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Un capitaine suisse sauve des centaines de Juifs autrichiens en fuite. 1938-1939


Un capitaine suisse sauve des centaines de Juifs autrichiens en fuite. 1938-1939

HISTOIRE

Par Marc-André Charguéraud

La Wehrmacht envahit l’Autriche dans la nuit du 11 au 12 mars 1938. C’est l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche au Reich allemand. Aussitôt une vague de persécutions s’abat sur les 200 000 Juifs autrichiens. Arbitrairement, très rapidement, un grand nombre est emprisonné. Puis les détenus passent devant une commission qui leur donne le choix : se dessaisir de tous leurs biens, recevoir un passeport, quelques reichsmarks et quitter le Reich ( l’Autriche ) dans les 24 heures. Sinon ils sont menacés de déportation vers un camp de concentration à l’Est.

 Où aller ? La Tchécoslovaquie a fermé ses portes dès l’Anschluss. Les quelques milliers de Juifs autrichiens qui tentèrent leur chance en Italie en furent expulsés quelques mois plus tard à la suite de la promulgation des lois antijuives du 7 septembre 1938. En Hongrie, le régime de l’Amiral Horty a lui aussi mis en œuvre une politique antisémite rigoureuse. La frontière avec la Suisse reste la meilleure possibilité de fuir la terreur.

Mais en mars 1938 le Conseil Fédéral publie un décret où l’on peut lire : « Si nous ne voulons pas préparer le terrain à un mouvement antisémite indigne de notre pays, nous devons nous défendre avec la plus grande énergie, partout où il le faudra, sans ménagement au besoin, contre l’arrivée de Juifs étrangers surtout en provenance de l’Est. » p.22

Malgré ces mesures restrictives, trois semaines après le début des pogromes de Vienne, la Suisse compte trois à quatre mille réfugiés autrichiens. Ces premiers fugitifs entrent en Suisse légalement avec des papiers d’identité valables. La Suisse ne les considère pas comme des réfugiés politiques. Conformément au décret fédéral, il faut les inciter à retourner d’où ils viennent. Mais avant l’été les renvois sont rares. En outre, pour de nombreux arrivants parmi les plus fortunés ou ayant des soutiens à l’étranger, la Suisse n’a été qu’un pays de transit vers d’autres destinations.

Une seconde vague massive de fugitifs autrichiens débute fin juillet. L’organisation des expulsions s’est professionnalisé. Les SS ont ouvert à Vienne la Zentrastelle für judische Auswanderung, un bureau central pour l’immigration juive dirigé par l’Untersturmführer Adolf Eichmann. Un système d’immigration « à la chaîne » est mis en place. Le «candidat (!)» à l’émigration devait régler la taxe d’émigration et la taxe juive, abandonner son logement, donner un pouvoir à sa banque pour qu’elle puisse disposer de ses biens au profit du régime et ne partir qu’avec ses effets personnels. On lui donnait un passeport qu’il devait utiliser pour quitter le pays dans la quinzaine, sous peine d’être interné dans un camp de concentration. Il pouvait traiter jusqu’à mille cas d’expulsion par jour. Par centaines les Juifs arrivent chaque jour en Suisse après avoir traversé le vieux Rhin presqu’à sec.

La Suisse réagit. Le 17 août 1938, Heinrich Rothmund, responsable du département fédéral de justice et de police, explique qu’il entend fermer hermétiquement la frontière. Pour lui, il est nécessaire « de protéger la Suisse du flot de Juifs qui submerge son territoire. »[1] Des gens dont le pays « n’a pas besoin, pas plus que l’Allemagne ». Deux jours plus tard, le Département fédéral confirme aux directeurs cantonaux de la police que désormais « toutes les personnes détentrices d’un passeport autrichien désireuses de passer la frontière suisse sans avoir le visa requis par un consulat suisse doivent être refoulées sans exception. Et ceux qui ont réussi à passer entre deux postes doivent être ramenés de l’autre côté de la frontière. »

Paul Grüniger, commandant de la police de Saint Gall, intervient : « Pour de simples raisons humanitaires, il est impossible de renvoyer les réfugiés. Nous devons en laisser entrer beaucoup… si nous les refoulons, ils reviennent « au noir » et deviennent incontrôlables. » De fait les directives de Berne semblent être appliquées avec une certaine latitude. En témoigne l’ouverture à la mi-août d’un camp de réfugiés à Diepoldsau. Il est financé par l’Aide israélite aux réfugiés. Président du Comité central de la Fédération suisse des communautés israélites, Sidney Dreifuss déclarait le 18 août : « Nous avons reçu l’instruction de faire savoir clairement que toutes les personnes venues illégalement seraient refoulées si la communauté juive n’assumait pas ses tâches. »

Le 3 avril 1939 Grüniger est suspendu de ses fonctions pour avoir falsifié des documents et enfreint ses devoirs de fonction. Aux yeux des autorités, il a abusé de la confiance de son supérieur et essayé de le tromper. Une procédure pénale est ouverte contre lui.

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5 avril Grüniger rédige un mémoire qui se transforme en un aveu. Il y écrit que le changement de dates d’entrée n’avait pas d’importance dans la mesure où le nombre total de réfugiés ne s’en trouvait pas modifié. Le 12 mai 1939 le Conseil d’Etat saint-gallois décide de transformer la suspension en un licenciement. Les arguments de Grüniger n’ont pas été retenus. On lui reproche le non-respect des directives fédérales, la mise « au net » secrète des entrées et la délivrance illégale de papiers d’identité.

En 1970 à la suite d’une campagne de presse internationale, le Conseil d’Etat Saint Gallois le félicita pour son « attitude humaine d’alors »sans revenir en aucune manière sur les circonstances de son licenciement.

Israël lui décernera la médaille des Justes en 1971 et plusieurs arbres furent plantés en son honneur. N’ayant pas retrouvé d’emploi, il meurt dans le dénuement en février 1972 à l’âge de quatre-vingt-ans. Le rabbin Lothar Rothschild parla d’illégalité et de morale en citant le Talmud « Celui qui aura sauvé ne serait-ce qu’une âme est pareil à celui qui a sauvé le monde. »

Le nom de Paul Grüniger figure à Washington et à Los Angeles sur des plaques commémoratives, posées à l’instigation d’anciens réfugiés.

Copyright Marc-André Charguéraud pour Europe Israël News. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

[1] Les citations figurent dans le livre de KELLER Stefan, Délit d’Humanité, l’affaire Grüniger Editions d’En-Bas, Lausanne, 1994,

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