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Ecquevilly : Vivre près d’une mosquée salafiste « Il était impossible de pratiquer un islam modéré »


Ecquevilly : Vivre près d’une mosquée salafiste « Il était impossible de pratiquer un islam modéré »

Depuis la vague d’attentats de 2015, le salafisme cristallise les peurs. Les Français ont pris conscience de l’essor de ce courant de l’islam, parfois violent – mais pas toujours –, prônant le repli sur soi.

Quel discours est tenu dans un lieu de culte salafiste ? Comment vivent les fidèles et les voisins ? Quel en est l’impact sur un quartier et une commune ?

« La Croix » a passé trois semaines à Écquevilly, petite ville des Yvelines dont la mosquée a été fermée pendant l’état d’urgence.

Le salafisme au quotidien

Ecquevilly. C’est dans cette petite ville de banlieue, dont la mosquée a été fermée il y a deux ans durant l’état d’urgence, que « La Croix » a décidé de s’arrêter l’espace de trois semaines. L’objectif : tenter de comprendre ce que recouvre ce terme de « salafisme » qui fait la une des journaux depuis les attentats. Sans faire parler les spécialistes – islamologues, politologues ou sociologues –, mais ceux qui le vivent au quotidien, comme fidèles… ou comme voisins.

Que modifie dans la vie locale l’implantation d’un lieu de culte salafiste ? Comment le discours influe-t-il sur les comportements des adultes qui le fréquentent, des enfants qui vont à l’école coranique ? L’ambiance générale change-t-elle dans le quartier ou la commune ? Bref, quels sont les problèmes que pose ce courant rigoriste de l’islam et comment y faire face ?

Extraordinaire complexité du sujet

Nous pensions que cette petite ville des Yvelines, à 40 km à l’ouest de Paris, serait le lieu idéal pour obtenir des réponses : deux ans après la fermeture, nous voulions observer la mobilisation des pouvoirs publics, des acteurs de terrain, peut-être même de la société civile, pour soulever ce que des habitants considèrent comme la « chape de plomb » du salafisme. Outre la fermeture de la mosquée par le préfet, nous avions entendu parler de l’implication de la maire de la commune. Avec ses convictions républicaines bien trempées, elle avait été repérée par un haut fonctionnaire de l’État.

En réalité, ces trois semaines d’enquête nous ont surtout permis de saisir l’extraordinaire complexité du sujet, due à ses ramifications religieuses, politiques et juridiques, mais aussi à l’absence de diagnostic commun sur la gravité du problème.

Nous avons mieux mesuré, pendant ces heures de visites et d’entretiens, la difficulté de lutter contre une idéologie qui, à Ecquevilly, n’appelait pas à prendre les armes mais à vivre en marge de la société : « Ces gens ne se battent pas contre l’État, mais pour un projet qui ne correspond pas à nos valeurs », a résumé un fonctionnaire de l’État. Une aspiration difficile à contrer dans une démocratie heureusement attachée à la liberté de pensée, de conscience et de religion.

La première visite dans la cité du Parc à Ecquevilly, modeste bourgade de la vallée de la Seine, prise entre les tours des Mureaux et les surfaces agricoles, laisse une impression étrange : un calme surprenant y règne. À l’entrée du quartier, un panneau immobilier vend, dans une déclinaison de roses, « votre future résidence ici » : un enfant apprend à faire du vélo au pied de son immeuble, devant un couple enlacé.

Certes, la rénovation urbaine est passée par là, avec ses immeubles bas et ses petits pavillons au lieu des anciennes barres, et ses balcons repeints en orange vif ou recouverts de lames de bois. De nouvelles rues serpentent entre les HLM et les espaces verts, mais elles restent étrangement vides. Les trottoirs ne s’animent qu’à l’heure de la sortie d’école, le temps d’un trajet retour, puis le silence retombe. Quand les volets ne sont pas fermés, les balcons sont vides.

Une mosquée fermée en novembre 2016, en plein état d’urgence

Il faut dire que la Résidence du Parc ne propose plus guère de lieux pour flâner : plus de commerces, encore moins de café, au pied des immeubles. Ce qui était – aux dires des anciens – le dernier lieu de rassemblement affiche désormais porte close. Installée dans l’ancienne salle des fêtes, sous l’école maternelle, la mosquée Malik-Ibn-Anas a été fermée, le 2 novembre 2016, en plein état d’urgence.

Jusqu’à cette date, des centaines de personnes venues de tout le département y écoutaient, chaque vendredi, des prêches « appelant à la violence, refusant l’autorité des institutions publiques, discriminant les femmes et appelant au port du voile intégral en toutes circonstances, combattant les confessions chrétienne et juive en soulignant leurs erreurs, leur infériorité et en assortissant la demande de conversion de leurs fidèles de menaces », selon les mots du Conseil d’État, qui – en décembre 2016 – a confirmé la décision du préfet en dénonçant « des comportements fermés, agressifs ou d’endoctrinement ».

Depuis, l’étau sur la population s’est desserré et l’arrivée de nouveaux habitants laisse espérer un changement. Mais l’inquiétude étreint encore élus et habitants à l’idée que l’engrenage s’enclenche à nouveau. À quelques pas de la salle des fêtes, récupérée par la municipalité, une nouvelle mosquée, imposante, est en construction. Et à ce jour, le même petit groupe reste aux commandes.

« Une chape de plomb »

Comprendre comment la vie s’organise à l’ombre d’une mosquée salafiste n’est pas simple. Même contactés par téléphone, sur recommandation d’un proche, nombre d’habitants ont refusé de nous parler.

Par attachement à leur ville dont ils redoutent qu’elle soit encore « stigmatisée » ; par défiance envers les médias sans doute ; mais aussi par peur du « qu’en-dira-t-on », d’être « mis au ban », voire d’être « considéré comme une cinquième colonne parce que l’on a parlé aux journalistes ou à la mairie », glisse un habitant amer, interviewé dans un parc à l’autre bout de la ville.

Une mère de famille musulmane qui avait d’abord accepté de nous parler a fini par renoncer, sur les conseils de son époux et « dans l’intérêt des enfants ».

Ceux qui ont répondu favorablement à nos sollicitations – pour une part d’anciens résidents de la cité, qui l’ont quittée quand leur situation sociale le leur a permis – ont requis l’anonymat. Ils nous ont, les premiers, décrit une « chape de plomb » et un « climat de terreur ».

« C’était une atmosphère… Mais que voulez-vous faire contre une atmosphère ? »

Ecquevilly avant la fermeture de la mosquée, c’était un huis clos de village où chacun se connaît et s’épie, où l’on critique untel qui n’a pas inscrit ses enfants à l’école coranique ou tel autre qui laisse sa femme sortir vêtue d’un simple voile. Une ville où un garçon porte un tee-shirt avec les yeux de son super héros troués parce que les représentations même humaines sont interdites, où un enfant sort la joue balafrée de l’école coranique et où cet autre, en entendant sonner les cloches de l’église, lance à son camarade : « Entrer dans une église, c’est haram (NDLR : interdit) ».

Témoignage après témoignage, la réalité est apparue dans toute sa complexité et ses nuances. C’est d’abord un habitant de la zone pavillonnaire qui nous a raconté qu’à l’école Jules Ferry – située juste au-dessus de la mosquée – « tout se passait très bien », au moins jusqu’aux attentats de 2015. Les enseignants savaient « temporiser », lorsqu’un élève musulman mettait en garde « contre l’enfer » ses camarades non-musulmans.

« Bien sûr, il y avait une atmosphère pesante mais Ecquevilly, ce n’était pas un coupe-gorge, ce n’était pas Daech, ni un quartier en coupe réglée comme on l’entend pour les mafieux, s’agace une source. C’était un pôle salafiste qui attirait des gens de toute la région : il y avait des barbus en babouche partout et ça fait un drôle d’effet parce qu’on est en France. C’était une atmosphère… Mais que voulez-vous faire contre une atmosphère ? »

Un imam charismatique

Principal responsable de cette ambiance étouffante, Youssef Bounouader, alias « Abou Anas », l’imam de la mosquée Malik-Ibn-Anas. Comment ce jeune Ecquevillois, né et élevé dans la Résidence du Parc, dont le père et l’oncle étaient parmi les fondateurs de la première association musulmane, a-t-il pu basculer dans le salafisme ? L’homme n’a jamais donné suite à nos multiples sollicitations (1).

D’autres que lui nous ont donc raconté le parcours de ce jeune homme, « plutôt plus intelligent et charismatique que les autres », formé dans les années 2000 auprès des cheikhs saoudiens invités à la mosquée marocaine Tariq-Ibn-Ziyad des Mureaux, puis, une fois son BTS en poche, au Yémen et en Syrie. « Il n’a pas le moindre diplôme en sciences islamiques mais il est revenu auréolé de la gloire d’avoir “rencontré des gens du Moyen-Orient” », raconte un de ses anciens camarades, qui « tous les jours, se creuse encore les méninges pour comprendre ».

Comprendre comment en truffant ses phrases de quelques mots d’arabe, avec un phrasé solennel et un regard pénétrant, « Abou Anas » a pu prendre un tel ascendant sur ses auditeurs. « Un discours est fait pour te conforter dans ta foi et celui d’Abou Anas est le plus cohérent », assure un fidèle, qui irait encore l’écouter si la mosquée n’avait pas été fermée.

« L’imam nous servait la soupe des savants du Moyen-Orient »

Parmi ses références, Rabi Al Madkhali, un vieux cheikh saoudien à l’origine d’un courant salafiste influent. « À la fois le plus rigoriste et le moins djihadiste », résume un spécialiste. « L’imam nous servait la soupe des savants du Moyen-Orient, celle d’une autre époque, déconnectée de ce que nous vivons aujourd’hui », peste un ancien habitant de la cité du Parc, qui, excédé, a fini par aller prier à Aubergenville.

Tous les fidèles rencontrés nous l’ont assuré : jamais ils n’ont entendu de sa bouche le moindre appel à prendre les armes. Aucun jeune de la cité du Parc n’est d’ailleurs allé rejoindre les rangs de Daech. Difficile toutefois de vérifier pour ceux qui venaient de plus loin.

Mais à défaut de violence, l’imam prônait le repli sur soi. « Il nous disait de ne pas voter, de ne pas participer à la société ni se soumettre à ses lois, de ne pas nous mêler aux juifs, aux chrétiens, aux koufar (NDLR : mécréants), assure un ancien fidèle. Son discours ne choquait pas nos parents, qui étaient immigrés et ne se sentaient pas vraiment Français. Mais tenir ce discours à des jeunes nés ici me semble extrêmement dangereux. »

Notre rencontre avec un fidèle, long corps vêtu d’un qamis (2) immaculé et qui continue d’écouter ses prêches en ligne, le confirme. Interrogez-le sur les « propos négatifs envers les juifs et les chrétiens », il interroge à son tour : « Qu’entendez-vous par “propos négatifs” ? » Parlez-lui de l’interprétation d’un texte dans son contexte, il répond dans une rhétorique toute salafiste : « De toute façon, il y a des textes qui sont écrits et qui doivent rester tels quels : on ne va pas les changer. » Faites-lui remarquer qu’il a serré la main à deux femmes, il vous dira qu’il « essaie de le faire le moins possible ». Pourquoi ? « Je ne sais pas, je ne suis pas imam. Ce que ma religion me recommande, je m’en approche, ce qu’elle m’interdit, je m’en écarte. On obéit, c’est tout. »

Une mosquée d’influence

Comme lui, chaque semaine, des fidèles venus des quatre coins du département, de France et de Belgique même, se joignaient à ceux d’Ecquevilly. « Ce n’était pas une grande mosquée, mais une mosquée d’influence », résume Pierre Bédier, président du Conseil départemental des Yvelines.

Celle d’« Abou Anas » s’exerçait par cercles concentriques : « roi tout-puissant » ou « gourou » pour un noyau dur de « quatre à cinq familles », il influençait « fortement » un premier cercle d’une vingtaine de familles et « assez largement » une trentaine d’autres, analyse un bon connaisseur du quartier.

Des familles qui fréquentaient la mosquée bien sûr, mais aussi l’école coranique, au rez-de-chaussée du bâtiment J, où enfants comme adultes pouvaient venir apprendre les rudiments de leur religion. Une famille au moins avait retiré ses enfants de l’école publique pour les scolariser là, en dehors de tout contrôle.

« Entre le quart à le tiers du quartier » vivait selon des règles et des codes autres que ceux de la République. Essentiellement des jeunes, plus souvent d’origine maghrébine qu’africaine. « Ils formaient une minorité à l’intérieur de la cité du Parc mais organisée et soudée. Ceux qui ne suivaient pas l’imam étaient les plus nombreux. Mais ils étaient éparpillés, atomisés », résume ce bon connaisseur du quartier.

« Il était impossible de pratiquer un islam modéré »

Même à la mosquée, certains n’adhéraient pas au discours tenu, ou simplement « ne voyaient pas le problème », nous a-t-on répété. Mais il ne leur serait pas venu à l’idée de s’élever contre l’imam. « À Ecquevilly en 2014, il était impossible de pratiquer un islam modéré, on était aspiré par le trou noir ”Abou Anas” », assure un proche du dossier.

« Vous regardez ça avec votre esprit critique de journalistes venues de l’extérieur, insiste un habitant devant notre étonnement. Mais essayez de comprendre que beaucoup de gens ont adhéré à cet islam simpliste qui dit : “ça c’est permis, ça non”, parce que c’est facile, parce que les autres suivent, parce que ça les rassure. »

« Cela ne marchait pas par la menace ou l’insulte, c’était plus subtil », précise aussi le secrétaire général du Conseil des institutions musulmanes des Yvelines (Cimy) et président de la mosquée de Mantes-Sud, Abdelaziz El Jaouhari. « Quand, après plusieurs années, vous êtes tout un groupe à porter certains vêtements, à critiquer les gens qui écoutent de la musique, quand vous ne serrez plus la main aux femmes, vous marquez l’espace social. »

Et tout le monde finit par trouver étrange de s’installer en bas de l’immeuble aux beaux jours pour écouter un peu de musique. « C’est très insidieux, la perte de liberté », relève une intervenante sociale pour qui la place des femmes dans l’espace public est révélatrice : « Quand on voit qu’il n’y a plus que les pères pour amener les enfants à la PMI, on sait qu’il y a un problème. »

Ainsi, s’établit à bas bruit une pression sociale, à l’ombre de la République, loin des regards. Aux Mureaux voisins aussi, les femmes ne fument plus dans la rue et les hommes ne leur tendent plus spontanément la main. Les habitants n’y voient même plus trace de religion, mais les « codes de la cité », voire des « codes culturels ». Un « décrochage de citoyenneté » qui toucherait même certains agents de la fonction publique, glisse un fonctionnaire de la préfecture.

Une commune scindée en deux

Si le phénomène a pris une telle ampleur à la Résidence du Parc, c’est sans doute en raison de son enclavement : situé en périphérie d’un ancien bourg agricole, devenu lui-même banlieue des Mureaux, Ecquevilly est aujourd’hui une ville-dortoir, à l’écart de toute gare.

La commune est scindée en deux : à l’ouest, une agréable zone pavillonnaire de série américaine, avec chacun son coin de pelouse et son double garage, « la campagne à Paris », comme l’affirme un habitant ; à l’est et en contrebas, la cité du Parc et ses HLM, dont la rénovation récente masque le passé violent, celui des voitures brûlées et des camions de gendarmes, et où ne s’aventuraient plus les assistantes sociales.

Certains la surnomment encore le « Bronx », par opposition au « Beverly Hills » des pavillons. « Avant même Abou Anas, nous vivions séparés », confie un ancien fidèle de la mosquée. « Les blancs en haut à l’école La Ribambelle, les Africains en bas à Jules Ferry. » Récemment, la carte scolaire a permis de réintroduire un peu de mixité dans la cité et la construction de nouveaux logements devrait amplifier le mouvement.

« On voit ici des pratiques qui existaient aux Mureaux il y a dix ans »

Mais, dans le même temps, la protection maternelle infantile (PMI) et le centre social ont déménagé ou fermé. Une seule association, celle des femmes d’Ecquevilly, y possède encore un local, donnant sur un hall tenu par des dealers.

« Si les jeunes voulaient créer quelque chose, le bailleur serait prêt à leur céder un local, mais c’est bizarre ici, on dirait qu’ils ne veulent rien faire. On voit ici des pratiques qui existaient aux Mureaux il y a dix ans », glisse un employé, en montrant les lampadaires vandalisés par défi envers les institutions.

« Ecquevilly est une petite ville avec les problèmes d’une grande », s’étonne-t-il alors qu’il connaît bien d’autres cités sensibles du département. « Abou Anas a mis le ver dans la pomme, mais la pomme était prête », assène un habitant.

L’enclavement peut-il expliquer que personne n’ait rien vu ? Ni la maire, ni les parents des élèves de l’école maternelle Jules Ferry, dont les enfants étaient pourtant gênés quand le prêche du vendredi résonnait jusque dans les classes ? Il a fallu les attentats pour que s’ouvrent les yeux. Et l’état d’urgence pour fermer les lieux.

« Il faudra du temps pour tourner cette page »

Depuis, la pression sur la cité s’est relâchée. Certains jeunes ont retiré leurs qamis, des femmes ont recommencé à participer aux activités mixtes proposées par l’association de la ville. « Le deuxième cercle met de l’eau dans son thé depuis qu’Abou Anas ne prêche plus, s’amuse un observateur. On se met en pantalon, on part en vacances en Espagne… Loin des yeux, loin du cœur ! »

Depuis ses déboires, certains jeunes surnommeraient même l’ancien imam « Abou d’souffle ». « Sur le coup, ça a créé une libération : j’ai vu des femmes faire un jogging en short », sourit un ancien habitant resté proche de la ville. « Mais je ne vois toujours pas des mamans discuter en bas des tours, mettre un fond de musique… Il faudra du temps pour tourner cette page. »

La fermeture de la mosquée a montré la détermination de l’État mais elle est loin, de fait, d’avoir tout réglé. La grogne monte parmi les anciens fidèles : beaucoup y voient une « punition collective », une « injustice », voire « une décision politique ».

« C’est à double tranchant : à la fois, on met un frein à la montée en puissance de cet imam et à son obsession prosélyte et à la fois on prive les chibanis (3) et les musulmans modérés de leur lieu de prière », reconnaît une source proche du dossier.

Une nouvelle mosquée en construction

La future mosquée, toujours en construction, cristallise des tensions.

Les opposants à l’imam considèrent, eux, que la partie est loin d’être gagnée. « On a coupé la tête du serpent, mais il bouge encore », résume un ancien habitant du Parc. Entamée en 2013, la construction d’une nouvelle mosquée imposante, à quelques pas de l’ancienne, inquiète. Ceux qui l’ont visitée racontent les vastes espaces, au-dessus et en dessous de la salle de prière, pouvant servir de salles de classe…

« Comment peut-on laisser se construire une grande mosquée après avoir fermé ailleurs ? », s’interroge un habitant, qui avoue que le village se sent « délaissé, livré à lui-même », conscient que « la maire se bat » mais pas bien sûr que « quelqu’un au-dessus » veille.

L’absence de sanctions pénales contre l’imam – qui passe régulièrement dans le quartier, visiter sa mère ou aider des proches à déménager – fait aussi jaser. Il continue aussi de publier ses prêches sur Internet. « Si la justice considère qu’ils ne sont pas compatibles avec la République, alors elle aurait dû lui interdire de parler. Ce qu’on lui reproche ne doit pas être si grave », remarque un jeune fidèle, qui avoue « rester sur sa faim ».

« On a surtout pris en compte son emprise sur le quartier »

L’État aurait-il pu le sanctionner personnellement ? Certains en sont convaincus ; d’autres en doutent : « Longtemps, la lutte contre le salafisme s’est résumée à l’expulsion de prédicateurs étrangers coupables d’incitation à la haine », remarque un spécialiste. « Nous sommes désormais face à une génération de Français, non expulsables et difficilement sanctionnables : après tout, ce n’est pas illégal d’être musulman rigoriste ! »

Même après les attentats, lorsque l’état d’urgence a entraîné des perquisitions et même la fermeture de plusieurs autres mosquées en France, le dossier d’Ecquevilly a donné du fil à retordre à la préfecture. « Le type était limite dans ses prêches, mais on a surtout pris en compte son emprise sur le quartier », raconte une source proche du dossier.

Beaucoup s’étonnent toutefois des activités commerciales lucratives qu’il semble libre de poursuivre : boucherie halal aux Mureaux, accompagnement de « 300 à 400 pèlerins » chaque année à la Mecque (auxquels il est de coutume de prélever jusqu’à 1 000 € de commissions) et même agence de voyage…

« Comment peut-il continuer ses activités, s’inscrire au registre du commerce et ne pas se prendre un contrôle fiscal ? », s’indigne un observateur, qui rappelle que des dizaines de milliers d’euros en liquide ont été saisis lors des perquisitions. Les services de renseignements, eux, répondent que l’ancien imam « fait l’objet d’une surveillance assidue ».

« Tout ça fait peur, alors pourquoi irait-on s’en mêler ? »

À défaut d’être juridique, la réponse pourrait être religieuse. Pourquoi ne pas faire venir un autre imam capable d’offrir « un discours sur l’islam ancré dans la réalité française » ? Cet ancien fidèle en rêve depuis longtemps. Mais à ses yeux, il est encore trop tôt : « Tant que les proches d’Abou Anas seront dans le quartier, ils mettront la pression à l’imam. Ils vont rentrer dans la mosquée, dire tel livre oui, tel livre non, le décrédibiliser. Ce sera impossible de tenir. »

Quant aux responsables musulmans des alentours, ils semblent peu mobilisés. Aux Mureaux, la mosquée As Salam – algérienne – ne nous a pas répondu. La mosquée marocaine Tarik-Ibn-Zyad – perquisitionnée pendant l’état d’urgence – s’est retranchée derrière une résolution interdisant aux membres de « parler aux médias » après des articles « négatifs ». Restait celle « des Maliens » – l’Association cultuelle des enfants africains – plantée au cœur du quartier des Musiciens dans une ancienne pharmacie défraîchie.

Le secrétaire général de la mosquée, Abdoula Sylla, ouvrier chez Renault « pendant 42 ans », assure dans un français fleuri n’avoir « aucun contact avec ceux d’Ecquevilly » : « Ici, on est l’islam net et normal. Je ne sais pas ce qu’ils disent là-bas, jamais on ne leur a parlé, ce n’est pas notre problème. » « Ecquevilly, c’est les renseignements, le préfet… Tout ça fait peur, alors pourquoi irait-on s’en mêler ? », analyse – sans excuser – une bonne connaisseuse de la communauté musulmane.

Une mairie impliquée

Seule la maire, en première ligne depuis le début, semble avoir pris le problème à bras-le-corps. Dans son bureau ensoleillé au premier étage d’une belle demeure XIXe siècle, Anke Fernandes suit la situation comme le lait sur le feu… mais de loin. L’édile n’a plus aucune relation avec l’association : depuis qu’elle a récupéré sa salle des fêtes, elle n’a plus de nouvelles.

Le chantier de la future mosquée, à l’arrêt depuis six mois faute de dons mais qui lui semble déjà démesuré, l’inquiète mais elle se sent démunie : il lui faut attendre la fin des travaux pour juger de leur conformité avec le plan local d’urbanisme. « Il y a de la place pour tout le monde, à condition de respecter les règles communes », insiste-t-elle.

À ceux qui estiment que son combat frise l’« obsession », l’ancienne professeur de couture au centre social, élue sur une liste sans étiquette en 2014, rappelle qu’elle réunissait dans ses cours des femmes des quartiers du « haut » et du « bas », connaît leur histoire à chacune.

Il lui arrive de recevoir des courriers anonymes d’habitants de la cité du Parc, « qui lui demandent de tenir bon ». « Je tire votre à tantion au propos de la mousquee du Equevilly », lui a récemment écrit un habitant d’une écriture majuscule et maladroite. « On ne veut plus du salafisme dans notre ville. Merci Madame la Maire. »

« Ecquevilly paye aussi le désengagement de l’État »

À ses yeux, l’avenir va se jouer sur l’équipe qui aura la charge de la nouvelle mosquée : elle tient à son renouvellement et espère pouvoir compter sur le soutien de l’État et de la préfecture. « Nous demeurons extrêmement préoccupés par l’éventuelle ouverture d’une salle de prière, fait savoir Jean-Jacques Brot, le préfet de Versailles. Mon engagement de solidarité envers Madame La Maire sera total. » S’il se défend de toute forme d’« attentisme », il interroge : « Une association de loi 1901 peut-elle ouvrir un lieu de culte dans un local qui lui appartient ? »

Une forme d’impuissance condamnerait-elle donc l’État à attendre qu’un futur imam tienne à nouveau des propos dangereux pour agir ? « Vous touchez du doigt les difficultés de notre dispositif législatif », reconnaît dans une litote le président du conseil départemental, Pierre Bédier. « Notre culte des droits de l’homme nous rend relativement désarmés. » La grandeur de la démocratie fait aussi sa faiblesse.

« Ecquevilly paye aussi le désengagement de l’État », ajoute une bonne connaisseuse du travail social. Malgré les difficultés dans la cité du Parc, la commune est en effet sortie de la politique de la ville il y a trois ans : elle était juste au-dessus du seuil d’urgence.

Conséquence immédiate : les budgets ont fondu et six postes ont été supprimés. Conséquences à long terme ? « Comme dans un corps malade dont on enlèverait trop tôt la perfusion, c’est la rechute qui menace », redoute Anke Fernandes. Un poste d’adulte-relais, sorte de médiateur social, a bien été financé par la préfecture, mais cette réponse semble maigre à l’égard des défis du quartier. Or, comme chacun le sait ici, « quand la République recule, l’intégrisme avance ».

« On ne s’en sortira que si on réinjecte de la mixité sociale dans ce quartier »

À chaque entretien, nous avons posé la question des solutions. Il a fallu beaucoup la répéter, en appeler à l’expérience des uns, à la créativité des autres, pour obtenir des réponses. S’il n’y a pas de baguette magique, deux leviers d’action semblent mobilisables.

D’abord, celui de l’action sociale et éducative : soutenir les enseignants, déployer des éducateurs spécialisés et des assistantes sociales pour aller à la rencontre des familles, susciter ou encourager les associations citoyennes créées par les habitants eux-mêmes…

Pêle-mêle, ont été évoquées la nécessité d’une « mobilisation générale », d’« un travail avec les gamins, la future génération », d’une politique culturelle qui « ouvre les habitants à autre chose, les aide à sortir de chez eux » et d’« une vraie pédagogie sur les valeurs de la République, la liberté de culte, et ce dès l’école ». « On ne s’en sortira que si on réinjecte de la mixité sociale dans ce quartier, si on lui redonne de l’air et qu’on lutte contre l’entre-soi », résume un habitant.

Il reste aussi à nouer un dialogue régulier, constructif et sans concession, entre les pouvoirs publics et les associations gestionnaires de mosquées. « Il faut relever les manches, aller les voir régulièrement, leur demander où en sont leurs statuts, leurs comptes, et intervenir dès les premiers signaux de dérapage », assure Khadija Gamraoui, maire adjointe chargée de la sécurité et des cultes à Carrière-sous-Poissy. « Si on ne s’en occupe pas, d’autres le feront avec des messages contraires à la République. »

Fidèle et ami d’Abou Anas, investi aussi dans le travail social, ce jeune Écquevillois l’a compris : « La mosquée ne pourra ouvrir qu’à condition que la confiance soit revenue. Si les fidèles veulent avoir leur salle de prière, alors ils doivent être en règle avec les normes de la République. » À cette condition seulement, la cité du Parc retrouvera ce lieu « de vie » et de prière, de rassemblement des jeunes et des anciens, qu’est une mosquée.

La ville compte 4 192 habitants, pour 1 576 ménages en 2015. La population est en légère hausse depuis 2010. Le taux de pauvreté s’établit à 9 % – contre 13,6 % en moyenne en France – et le taux de chômage à 9,5 %.

Mais en 2006, la convention signée avec l’Agence nationale du renouvellement urbain (Anru) avait révélé le décrochage de la Cité du Parc et de ses 1 200 habitants. Alors que la commune affichait un taux élevé de jeunes (38 % de moins de 24 ans, contre 34 % sur le département), ce chiffre explosait à plus de 50 % dans la cité du Parc. De même, alors que le taux de chômage s’établissait à 10 % sur la ville, il dépassait les 20 % dans la Cité.

L’Anru se fixait trois objectifs de « renouvellement » : redonner de la cohérence à la ville, développer les liaisons intracommunales et dynamiser le centre-bourg. À terme, il ne devait plus y avoir que 335 logements dans la cité, contre 395 en 2006.

La Croix

(1) La veille du bouclage, un de ses proches nous a confié qu’il se trouvait actuellement au Maroc.

(2) Vêtement islamique masculin en forme de robe, longue ou courte

(3) « cheveux blancs » en arabe dialectal







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