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« Comment concevoir l’Alya ? » par Shmuel Trigano


« Comment concevoir l’Alya ? » par Shmuel Trigano

L’alyah est, dit-on, un choix personnel. En réalité c’est peut-être un choix lié à la dignité humaine. Combien d’années peut-on supporter d’être le paillasson d’une population agressive dans un pays de non-droit? Shmuel Trigano propose une réponse.

Le choix de l’alyah tel qu’il s’envisage aujourd’hui souffre la comparaison avec ce qu’il était il y a 50 ans, première époque d’une alyah française d’importance. Dans les deux cas, son choix s’est imposé à la lumière d’une crise puissante. Il y a 50 ans c’était la menace d’extermination qui avait pesé sur Israël lors de la Guerre des 6 jours et, surtout, l’abandon d’Israël par la France gaullienne au nom de sa politique arabe, travestie en posture « morale ». Aujourd’hui, des années 2000 à l’affaire Halimi, c’est de l’abandon des Juifs par le Pouvoir face à la vague de l’antisémitisme islamique (dans un schéma général de démission de la France) qu’il s’agit.

Dans les deux cas, les Juifs ne « fuient » pas la France sous le coup d’une persécution antisémite, mais pour défendre une idée de leur dignité, conserver un type d’identité qui n’apparaît soudain plus possible. De De Gaulle à Macron (sans doute), ce sentiment s’est de plus en plus épaissi et confirmé. Le choix d’Israël vise à conserver une identité qui s’est construite dès les lendemains de la guerre (et de Vichy), en s’adossant à la création de l’Etat d’Israël, symbole d’un destin collectif qui ne serait plus tragique.

Ils choisissent Israël plutôt que Miami, pas tant sur la foi d’une idéologie musclée mais de croyances, comme l’idée d’un peuple juif, d’un destin juif commun dont la Shoah et l’expulsion des Juifs du monde islamique leur ont démontré la réalité, la croyance que l’Etat d’Israël incarne cette idée, dans la souveraineté et l’indépendance, condition d’une dignité morale et d’une fraternité retrouvées dans la renaissance du rêve millénaire du peuple éternel. En un mot, tout ce qui est devenu objet de contemption ambiante en France (à la différence d’il y a 50 ans). La légitimité de l’Etat juif est sans cesse fustigée et rabaissée, comme la valeur morale du judaïsme qui a perdu tout prestige à longueur d’écrans, de journaux et de discours. C’est en refus de tout celà qu’ils partent, en fonction d’une volonté et non d’un « besoin ».

Mais vers quel pays partent-ils? L’Israël d’aujourd’hui n’est plus celui d’il y a 50 ans. À deux niveaux. C’est une société développée, où la concurrence joue à plein, de sorte que la fraternité espérée en prend un coup, où le sionisme connaît un grand recul dans de nombreux secteurs sociaux et bien sûr politiques, allant jusqu’au « post-sionisme » voire l’antisionisme, un pays où l’attitude générale des élites des médias, de l’art, de l’intelligence n’a pas en général beaucoup de sympathie pour la cause juive. Dans le meilleur des cas, l’idée de nation israélienne vient concurrencer celle de peuple juif, alors que leur identité est évidente aux yeux des olim qui ne peuvent penser autrement, sinon pourquoi viendraient-ils en Israël? Autant de réalités qui retentissent sur l’expérience intérieure que l’alya implique.

Les candidats à l’alyah doivent se préparer au choc de la rencontre avec cette situation qui la verra passer d’une quête intérieure à une confrontation avec le concret. Si l’olé retourne d’abord à une terre intérieure, il fait plus que changer d’adresse: il immigre dans un pays réel. Si l’on met de côté la difficulté matérielle de l’expérience, c’est la disposition intérieure qui compte le plus dans cette aventure. Plutôt que de penser face à ce choc que les espérances les plus chères à l’âme n’étaient que des illusions, l’olé doit se concevoir et se  projeter comme acteur de ces idées. Les Juifs de France apportent avec eux une identité juive très originale, voire inédite en Israël, dont ils ne sont pas la plupart du temps conscients parce qu’ils la pensent propre à tous les Juifs. Sa place est encore à faire dans un classement identitaire israélien qui reste très rigide. L’héritage d’un judaïsme à distance des extrêmes,  qui pourrait être aussi une pensée de l’univers, d’un espace public transcendant sectes et partis, d’une conception tout autre de la convergence ashkénaze-sépharade, et surtout de l’espérance d’Israël: autant de comportements qui manquent en Israël et qui y sont en jeu aujourd’hui. C’est en défendant créativement ces idées que l’olé doit se projeter en Israël, comme acteur et pas seulement comme consommateur, non pour faire sa « niche » dans le multiculturalisme débridé d’aujourd’hui ni dans ce qui fut un « melting pot » en forme de chape de plomb. Ce combat décisif pour la convergence de l’idée juive et de la souveraineté, que le sionisme a restaurée dans la condition juive après 25 siècle d’éclipse, ne peut se jouer qu’en Israël et il commande l’avenir de toute l’histoire juive.

*Paru dans Actualité Juive le 15 juin 2017

Shmuel Trigano





Journaliste franco-israélien spécialisé dans la psychologie et la communication politique depuis 2003.



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