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L’autisme, outil de la puissance en Israël


L’autisme, outil de la puissance en Israël

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La seule France compterait près de 400 000 personnes présentant un trouble du spectre autistique. L’autisme, dont les formes sont des plus diverses, demeure pourtant mal connu, la culture de masse propageant généralement une image bien éloignée de la réalité, à l’exemple du célèbre personnage de Rain Man.

Un autiste de type Asperger ne présente par exemple ni retard dans l’acquisition du langage, ni retard intellectuel, qui peut s’avérer surdoué dans une minorité de cas. L’altération des interactions sociales, la difficulté à assimiler les codes sociaux, à comprendre les intentions de l’autre, à saisir le sens de ses expressions, comme le caractère restreint des activités et des intérêts, pèsent certes lourdement sur la destinée de tous les autistes. Mais quelle signification le corps social peut-il conférer à une telle singularité, et réciproquement ?

Si 1 % des autistes sont socialement intégrés en France par l’exercice d’une activité professionnelle, les forces de défense israéliennes conduisent depuis plusieurs années l’intégration d’éléments autistes au sein du programme Roim Rachok (« voir loin, prévoir »).

Sélectionnés en raison même de leur singularité cognitive, de leur tendance à l’obsession, à la répétition, au perfectionnisme, de leur capacité à s’isoler de l’environnement pour se livrer intégralement à une unique activité, ceux-ci servent au sein de l’Unité des Renseignements 9900, spécialisée dans la cartographie et l’analyse de photographies, comme au sein du Corps de l’Armement. En d’autres termes, leur tendance à se focaliser sur un détail, par exemple lors de l’analyse d’une image satellitaire d’un ensemble d’immeubles dans la bande de Gaza, est tenue pour une source d’efficience militaire.

Le rapport aux « minorités radicales », à l’exemple des autistes, découle ici secondairement de l’adoption d’un regard bienveillant. Il découle moins encore d’une idéologie humanitaire tendant à la survalorisation de toutes les formes de handicap, incluant finalement les déviances volontaires et militantes. Le rapport aux véritables minorités, radicales, est l’une des manifestations de la nature même d’Israël. Etat-colonie aux territoires et au statut discutés, Israël réalise par nécessité la synthèse précaire entre le pragmatisme, le culte de l’efficience, l’affirmation sans complexe d’une idéologie dont la base demeure ethnoconfessionnelle, et le souci de ses différentes composantes communautaires au sein d’une véritable démocratie pluraliste.

De ce point de vue, Israël se présente et comme une parcelle de la Silicon Valley, et comme une pousse moyen-orientale du nationalisme romantique européen de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, susceptible de cultiver une brutalité létale assumée et de produire une série à succès comme pilpelim tseoubim (« poivrons jaunes »), mettant en scène une famille dont le fils est autiste. Une famille qui, comme il se doit, ne réside pas dans un appartement banal de la banlieue de Tel-Aviv mais dans un moshav, une communauté agricole coopérative, l’État mettant à disposition des fermes la terre qu’elles exploitent. Un symbole évident puisque les moshavim, originellement promues par les sionistes socialistes, n’abritent aujourd’hui que 3% de la population israélienne – l’autisme concernant 1% de la population. Faut-il y voir l’idée que l’existence de chaque Israélien, y compris le plus fragile, importe intrinsèquement à l’État comme accomplissement de l’idéologie sioniste ? Il n’y a qu’un pas à franchir pour le conclure.

Si certains autistes sont donc sélectionnés par l’armée israélienne en raison même de leur singularité, de leur appartenance à une « minorité radicale », il est possible d’y percevoir une manifestation remarquable de l’actuelle « idéologie israélienne ». La manifestation d’une adaptation du sionisme confronté à l’impératif de l’efficience pour la survie, tandis que les neurosciences et la génétique connaissent un important développement. L’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, par laquelle il est possible d’observer l’activité cérébrale, permet déjà de distinguer les cerveaux de personnes autistes de ceux d’individus moyens. Un champ de recherche en train de s’ouvrir, alors que progresse la compréhension des origines, en particulier génétiques, des différentes formes d’autisme. En 2012, une recherche menée au sein de l’Université de Jérusalem a pu montrer que les mutations et variations les plus fréquemment observées chez les autistes se situent dans des groupes de gènes spécifiques, les mêmes variations s’observant au sein des familles touchées par un ou plusieurs cas d’autisme. A court terme, deviendrait possible un dépistage précis et massif, sinon systématique, s’inscrivant dans un large contexte, dépassant la simple dimension médicale.

Il est certes possible de postuler que l’intérêt pour les singularités dont la diverse société israélienne est porteuse ira croissant au sein de l’Etat hébreu. Il est possible de spéculer sur les répercussions de nouvelles découvertes, sur leur exploitation au sein du système d’éducation et du complexe défensif israélien, lequel inclut indirectement de nombreux pans des activités civiles conventionnelles. Il convient cependant de relativiser les moyens matériels dont dispose l’État hébreu, en dépit de son dynamisme. Si Israël consacre plus de 4 % de son PIB en Recherche/Développement, contre 2,2 % pour la France, son PIB demeure près de 10 fois inférieur à celui de la puissance hexagonale. Mais la mentalité et « l’idéologie française » dominantes permettent-elles seulement d’envisager l’autisme en certaines de ses formes, comme un outil de la puissance ? La disproportion des moyens n’a ici d’égale que la disparité des présupposés et des objectifs.

Benjamin Wirtz







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