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Le rabbin qui sauva Richard Cœur de Lion. L’héroïsme juif à l’époque des Croisades


Le rabbin qui sauva Richard Cœur de Lion. L’héroïsme juif à l’époque des Croisades

HISTOIRE

Le récit qui va suivre nous ramènera sept siècles en arrière. C’était l’époque des Croisades, ces expéditions militaires que l’Angleterre, la France et l’Allemagne entreprirent dans le but de reprendre les lieux saints aux Turcs. Ce ne fut pas seulement l’élan religieux qui incita un grand nombre de chrétiens à aller grossir, au nom de la croix, les rangs de ceux qui partaient combattre les Mahométans, qu’ils considéraient comme des « mécréants ».

Bien d’autres sentiments moins avouables s’y mêlèrent, parfois même se substituant à eux. Il y en avait qui, parmi les Croisés, espéraient se couvrir de gloire, et d’autres s’enrichir ; d’autres encore étaient poussés par l’esprit d’aventure. Des marchands se joignirent aux combattants par goût du lucre, et des criminels pour échapper à la justice.

Traversant l’Europe, les Croisés portèrent leur attention sur les Juifs sans défense. C’était une proie trop facile pour qu’ils la négligeassent. Les Croisades qui commencèrent juste avant le 12ème siècle et se prolongèrent jusqu’au 14ème siècle furent une période tragique pour les Juifs ; elle se solda par des pertes considérables, tant en vies humaines qu’en biens matériels. Au cours de ces deux cents ans, plus d’une communauté israélite florissante fut détruite, et, comme nous venons de le dire, un très grand nombre de Juifs, hommes, femmes et enfants, y périrent. Ils auraient pu avoir la vie sauve en reniant leur foi et en embrassant la religion chrétienne ; ils préférèrent mourir al kiddouche HaChem, pour la Sanctification du Nom de D.ieu.

Mais si ce furent deux siècles de malheur pour le peuple juif, ils représentent aussi deux siècles de gloire spirituelle dans notre histoire. L’époque des grands Tossafistes, ces remarquables érudits en Talmud qui perpétuèrent le savoir hébraïque en France et en Allemagne où ils dirigeaient beaucoup de Yéchivoth célèbres.

Les premiers Tossafistes furent trois frères, petits-fils du grand Rachi, et tous éminents érudits : Rabbi Chmouel ben Méïr (RaChBaM), Rabbi Yits’hak ben Méïr (RiBaM) et Rabbi Yaakov Tam (Rabbénou Tam). Ils écrivirent des commentaires et des interprétations du Talmud, qui furent appelés Tossafoth(« additions »), parce qu’ils s’ajoutèrent à l’interprétation du Talmud faite par leur illustre grand-père. Ainsi, toute édition du Talmud a d’un côté de la page le commentaire de Rachi et de l’autre les Tossafoth, avec le texte du Talmud au milieu. Additions indispensables les unes et les autres, car sans elles il serait impossible de comprendre celui-ci correctement.

Une affaire « fructueuse »…

Telle est la toile de fond sur laquelle se déroule le récit que nous allons vous faire. Rabbi Chimchon appartint, en effet, à cette grande école de Tossafistes remarquables. Il fut un disciple de Rabbénou Tam, et dirigea une importante Yéchivah, de concert avec son beau-frère Rabbi Moché, qui fut lui aussi un éminent érudit en Torah.

Rabbi Chimchon était pauvre. Il avait, toutefois, un frère fort riche nommé ‘Haïm. Ce dernier était l’homme d’affaires dans la famille et, en tant que tel, il se faisait un devoir de subvenir non seulement aux besoins personnels de son frère et de sa famille, mais aussi à ceux de la Yéchivah et des étudiants qui la fréquentaient.

Un jour ‘Haïm alla trouver son frère et lui demanda de l’accompagner en Angleterre où il espérait conclure une affaire très fructueuse. Rabbi Chimchon n’était pas très enclin à quitter sa Yéchivah. Ce voyage l’aurait séparé, fut-ce pour un temps, de ses élèves auxquels il était très attaché et risquait surtout de perturber ses études de Torah qu’il aimait tant. Mais il ne pouvait refuser. D’ailleurs ce voyage n’avait pas, pour Rabbi Chimchon, que son aspect négatif. Ce serait, en effet, une occasion de rencontrer le rabbin de Londres, un grand érudit en Talmud, et de discuter avec lui certains passages difficiles de ce saint livre. Il finit par accepter. Peu après, les deux hommes s’embarquaient sur un voilier à destination de l’Angleterre.

‘Haïm mit à profit la traversée pour mettre au courant son frère des détails de l’affaire qu’il allait traiter à Londres, et de la raison pour laquelle il lui avait demandé de l’accompagner. Il avait appris, expliqua-t-il à Rabbi Chimchon, que le roi de France Philippe Auguste préparait une nouvelle Croisade avec son allié d’Allemagne Frédéric Barberousse. Un grand nombre de chevaux leur seraient nécessaires pour cette expédition. ‘Haïm projetait donc d’acheter en secret autant de chevaux qu’il pourrait en Angleterre et de les faire transporter clandestinement, une partie en France et une autre en Allemagne. Aussi, soucieux de mettre toutes les chances de son côté, désirait-il que son frère intervînt auprès du rabbin et des négociants juifs de Londres afin qu’ils aidassent ‘Haïm à réaliser son projet.

… mais non moins dangereuse

Rabbi Chimchon fut horrifié par ces propos. En ce temps-là le cheval était une bête fort précieuse ; dans les conflits incessants qui opposaient les nations les unes aux autres, il était plus important que les chars d’assaut de nos jours. Aussi les pays en guerre conservaient-ils jalousement leurs chevaux, se gardant bien de les exporter. Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre, ne manquerait pas de se joindre à cette guerre sainte contre les Mahométans. Et ‘Haïm choisissait ce moment pour enlever à ce pays ses chevaux !

Rabbi Chimchon fit tout ce qu’il put pour représenter à son frère les dangers que comportait un tel projet.

« Imagine, lui dit-il, ce qui arriverait si le roi d’Angleterre et le peuple anglais découvraient ton plan ! Il en résulterait une haine inexpiable pour les Juifs, qui déjà sont difficilement tolérés dans le pays. De sauvages attaques contre eux, des pogroms, s’ensuivraient, d’autant plus meurtriers que les Anglais les croiraient justifiés. ‘Haïm, non seulement je ne prêterai jamais la main à un tel projet, mais aussi je t’adjure d’y renoncer ; il est aussi insensé que dangereux. »

‘Haïm fut ulcéré de ce qu’il prenait pour de l’ingratitude chez son frère. Il tâcha néanmoins de le gagner à ses vues.

« Pense, lui dit-il, à tout le bien que je pourrai faire avec l’argent que j’en retirerai ; combien la Yéchivah en profiterait et aussi que de familles qui, sans cela, seraient dans le besoin ! Tant de négociants se livrent constamment à ce genre de transactions ; pourquoi m’en priverais-je ?

– Nous, Juifs, répondit Rabbi Chimchon, nous ne pouvons nous permettre ce à quoi les non-Juifs peuvent se livrer impunément. Je te le dis tout net, si j’avais eu connaissance de ton plan avant notre départ, je n’aurais jamais accepté de t’accompagner. L’entreprise me paraît si insensée que pour écarter ce grave danger qui menace toute la communauté juive d’Angleterre, j’irai jusqu’à souhaiter que ce bateau sur lequel nous naviguons en ce moment n’arrive jamais à destination ! »

Une violente tempête

Comme en réponse au vœu de Rabbi Chimchon, un terrible coup de tonnerre ébranla le silence qui suivit ; et aussitôt après une tempête d’une violence inouïe se déchaîna. La mer devint houleuse, et bientôt des vagues énormes se ruaient férocement sur le bateau, menaçant de l’engloutir. Sous la poussée des vents, les mâts se brisèrent et les voiles, déchiquetées, furent vite en lambeaux. Alors le bateau s’en alla à la dérive, au gré des vents et des vagues.

Pendant que la tempête faisait rage, Rabbi Chimchon priait ; il demandait à D.ieu d’épargner le voilier et ses passagers. Cela dura longtemps, puis la tempête s’apaisa. Le soleil reparut, et le ciel redevint serein. Un calme presque surnaturel régna. Mais que pouvait faire un voilier privé de voiles et de mâts ? Il devenait le jouet des flots. Il dériva ainsi durant des jours et des semaines, jusqu’à ce que le capitaine, ayant consulté encore une fois sa boussole, annonçât que les vents et les courants les avaient poussés vers le sud ; ils étaient quelque part très loin au large des côtes d’Afrique, et ne tarderaient pas à y être rejetés.

Un bateau en vue !

Soudain, la vigie poussa un cri : « Ohé ! Un navire ! » Aussitôt, passagers et équipage scrutèrent l’horizon. C’était vrai, on apercevait au loin un point noir qui grossissait à vue d’œil. Sauvés ! L’espoir emplit les cœurs. Tous seraient secourus, il ne pouvait y avoir de doute.

Mais cet espoir fut de courte durée. C’était bien un bateau, mais hélas, pas un bateau ami. Et comme il avançait rapidement vers le voilier en détresse, des cris de guerre ne tardèrent pas à parvenir aux oreilles des passagers et de l’équipage atterrés.

Des pirates ! C’étaient des pirates ! Le capitaine, que l’état de son voilier réduisait à l’impuissance n’avait d’autre choix que de faire hisser le drapeau blanc. Il se rendait.

Alors le navire-pirate approcha et, sans perdre de temps, ses hommes investirent le voilier. Tous les passagers et les hommes d’équipage furent ligotés et emmenés comme prisonniers. Puis, les pirates fouillèrent le bateau de fond en comble, faisant main basse sur tout ce qui pouvait avoir quelque valeur. Ils ne le quittèrent que lorsqu’ils se furent assurés qu’il n’y restait plus rien. Puis, ce fut le tour des prisonniers. L’or qu’avait emporté ‘Haïm pour l’affaire qu’il espérait conclure en Angleterre fut découvert et confisqué. Un butin supplémentaire et qui ne pouvait que remplir d’aise les pirates était les deux Juifs eux-mêmes. Leur capture signifiait une rançon importante.

Les pirates mirent alors le cap sur l’Afrique. Quelques jours plus tard, ils atteignirent un port qu’ils connaissaient et où se tenait un marché aux esclaves. Les captifs, et parmi eux Rabbi Chimchon et son frère ‘Haïm, y furent conduits.

La rançon

Dans cette ville vivaient un certain nombre de Juifs. Les chefs de la communauté, instruits par l’expérience, avaient pris l’habitude de se rendre à ce marché chaque fois qu’ils voyaient entrer au port un bateau-pirate. Sa cargaison humaine risquait de comprendre un ou plusieurs Juifs qu’ils pourraient alors libérer contre paiement d’une rançon. Cette fois, ils y trouvèrent Rabbi Chimchon et son frère.

Les dirigeants de la communauté commencèrent à négocier le rachat de leurs coreligionnaires. Mais le chef des pirates, un homme plein d’astuce, n’en était pas à sa première affaire. Il savait que les deux Juifs lui rapporteraient une forte somme, surtout que l’un d’eux, à en juger par son apparence et cet air de sainteté qui ne pouvait tromper, devait être un érudit éminent. Il demanda pour les deux frères un prix qui dépassait la somme qu’avaient sur eux les chefs de la communauté ; mais, soucieux de conclure l’affaire, le capitaine décida de l’accepter comme acompte. C’était un vendredi. Afin de permettre aux otages d’honorer le Chabbat, il consentit à les libérer provisoirement. Le rabbin local les emmena chez lui ; il ne pouvait savoir qu’il allait abriter sous son toit l’un des grands Tossafistes du temps. De son côté, Rabbi Chimchon se garda de rien révéler de son identité ; il n’allait pas se servir de la haute position que lui conférait son savoir en vue d’en tirer un avantage personnel !

Pour la première fois depuis des semaines, les deux hommes se retrouvaient dans l’atmosphère chaleureuse de leurs frères juifs.

La grande mitsva de pidyone chevouyim (libération des captifs) était pour la communauté l’occasion de grandes réjouissances. En l’honneur des invités, le rabbin prononça à la synagogue une allocution où sa grande érudition se donna libre cours ; il en profita pour y soulever plusieurs questions importantes, reconnaissant toutefois avec franchise qu’il ne pouvait répondre à toutes et que pour être à même de le faire, une longue étude préalable dans le Talmud lui était nécessaire. Le discours terminé, le rabbin emmena ses invites chez lui. Alors Rabbi Chimchon proposa de répondre aux questions posées. Il fut écouté avec attention. Ses réponses furent à la fois si brillantes et si pertinentes que le rabbin eut la certitude que son convive était l’un des plus grands érudits en Talmud que la Providence eût envoyés d’Europe sur les côtes d’Afrique. Dès qu’il le put, il alla trouver les chefs de la communauté et leur révéla que le captif était un homme dont le savoir dépassait de beaucoup le sien propre, et qu’il méritait d’être, lui, le rabbin de la communauté ; ajoutant que, quant à lui, il serait très heureux de s’asseoir aux pieds de Rabbi Chimchon et d’être humblement son disciple.

Un seul des deux

Le Chabbat passé, les chefs de la communauté se mirent aussitôt en campagne ; il fallait réunir le montant de la rançon exigée pour les deux frères. La somme était très importante et, malgré tous leurs efforts, ils ne purent réunir que le montant nécessaire au rachat d’un seul des hommes. Naturellement, leur choix se porta sur Rabbi Chimchon.

Son frère ‘Haïm comprit qu’il resterait captif entre les mains des pirates. Qui sait combien de temps passerait encore avant que quelque communauté juive du littoral le libérât ? Il était dans une grande détresse. Il demanda à son frère d’être libéré à sa place. « Souviens-toi, lui dit-il, de ce que j’ai fait pour toi, pour ta famille et pour toute ta Yéchivah. Si je suis libéré, je pourrai, avec l’aide de D.ieu, nourrir ta famille aussi bien que la mienne. Si c’est toi qui es libéré et que je reste en captivité, qui subviendra à leurs besoins ? À supposer que, dans ce but, tu veuilles te livrer à une activité rémunératrice quelconque, tu n’auras plus de temps à consacrer à tes études saintes. Mon frère, ne serait-il pas raisonnable que je prenne ta place ? Tôt ou tard, nos coreligionnaires se rendront compte de l’homme exceptionnel que tu es si tu acceptes de te départir de ta modestie excessive ; et ils te rachèteront. Si je reste captif, qui songera jamais que je vaux une rançon si élevée ? Je périrai sûrement en captivité… »

Le sacrifice de Rabbi Chimchon

D’une grande bonté naturelle, Rabbi Chimchon ne fut pas insensible aux prières de son frère, d’autant plus que la logique des arguments de ce dernier ne lui échappait point. Il réfléchit et finit par consentir à demeurer aux mains des pirates et qu’à sa place son frère fût libéré.

Les chefs de la communauté ne purent que s’incliner et ‘Haïm fut libéré. Son sens des affaires lui permit vite de gagner l’argent nécessaire pour payer son retour au pays natal. La joie avec laquelle on l’y accueillit fut sans bornes. Durant l’absence des deux hommes, leurs femmes respectives avaient eu le statut d’Agounoth (épouses dont les maris ont disparu et qui ne peuvent de ce fait se remarier) et s’étaient trouvées en butte à des difficultés de toutes sortes. ‘Haïm fit le récit des circonstances dramatiques qu’ils eurent à affronter, lui et son frère, insistant sur la noblesse du geste de Rabbi Chimchon qui lui avait cédé sa place afin que lui, ‘Haïm, pût revenir et prendre soin des deux familles. Il fit de son mieux pour réconforter sa belle-sœur ; un illustre érudit comme son mari ne pouvait manquer d’être reconnu et par conséquent libéré ; il ne tarderait pas à revenir. Au moins sa présence à lui, ‘Haïm, conjurerait toutes les difficultés matérielles.

Un Cheikh nommé Saïd

Pendant ce temps, Rabbi Chimchon était emmené par les pirates en Égypte ; un marché aux esclaves existait à Alexandrie. Eut-il consenti à révéler son identité et à faire connaître sa position de célèbre Tossafiste en Europe, ses frères juifs d’Égypte n’auraient pas hésité à payer sa rançon. Mais sa modestie était grande et de plus, il répugnait à monnayer pour ainsi dire le prestige que lui conférait son savoir ; sans compter que si les pirates avaient vent du personnage important qu’il était, ils ne manqueraient pas d’exiger une rançon beaucoup plus forte, non seulement pour lui, mais, en règle générale, pour tous les érudits juifs qu’ils captureraient à l’avenir. Aussi se contenta-t-il de mettre toute sa confiance en D.ieu.

Au marché aux esclaves d’Alexandrie, un Arabe, un Cheikh nommé Saïd, repéra l’érudit à son apparence vénérable. Il ne pouvait y avoir de doute ; il s’arrêta, lui parla et ne tarda pas à se rendre compte que si cet esclave ne pouvait être très utile pour les travaux durs, il le serait sûrement de beaucoup d’autres manières. Il l’acheta aux pirates. Plus tard, devant se rendre en Terre Sainte, il l’emmena avec lui.

À cette époque, Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre, approchait des rivages de la Terre Sainte à la tête dune nouvelle croisade. Sa réputation de grand et courageux guerrier l’avait précédé, et une grande frayeur s’était répandue parmi les Musulmans. Richard s’empara des forteresses d’Acco et de Jaffa et se prépara à marcher sur la ville sainte de Jérusalem.

Invité au château

Saïd, homme habile, ne perdit pas de temps et prit contact avec le croisé victorieux, lui offrant ses services. Il lui dit sa conviction que la fin de l’empire islamique était proche et lui fit part de sa résolution de se convertir au christianisme après la chute de Jérusalem. En attendant, lui et ses hommes combattraient aux côtés des Croisés pour la conquête de la ville sainte. Et afin de donner des preuves tangibles de sa loyauté, il fournit à Richard des renseignements précieux sur les routes menant à Jérusalem et sur les défenses de celle-ci. Le souverain anglais fut ravi d’avoir gagné à sa cause un homme dont les services lui seraient bientôt fort utiles.

Saïd lui suggéra de contourner Jérusalem par les montagnes du nord et lui offrit l’hospitalité dans son château situé dans les monts du Liban. Richard Cœur de Lion accepta avec gratitude.

La nouvelle de l’arrivée d’un invité de cette importance parvint au château, où Rabbi Chimchon, les autres esclaves et les serviteurs s’affairèrent pour préparer au roi d’Angleterre une réception digne de lui. Le grand érudit avait appris que Richard Cœur de Lion était non seulement connu pour sa bravoure, mais pour sa grande bonté. Il ne pouvait pas se l’expliquer, mais il avait le pressentiment que cette visite mettrait d’une manière ou d’une autre un terme à sa captivité. Aussi décida-t-il d’ouvrir l’œil. De prêter l’oreille aussi…

La trahison

Tout était calme dans le château. Après un banquet somptueux, les invités, de même que le Cheikh, ses hommes, ses serviteurs et ses esclaves, s’étaient retirés. Pour les serviteurs et les esclaves, la journée et la soirée avaient été rudes. Rompus de fatigue, ils ne tardèrent pas à tomber dans un profond sommeil. Mais Rabbi Chimchon qui partageait avec eux le dortoir ne dormait pas quelque envie qu’il en eût. Ses réflexions suivaient leur cours quand, tout à coup, la porte s’ouvrit et, dans la faible clarté de la pièce, il vit entrer deux hommes. C’était à peine si Rabbi Chimchon les distinguait ; il put néanmoins constater, à leurs pas mal assurés, qu’ils étaient ivres.

– Ils dorment profondément, dit l’un d’eux. Qu’est-ce que ces brutes peuvent ronfler !

– S’ils savaient quelle compagnie choisie nous allons leur donner bientôt, ha, ha, ha… répondit l’autre.

– Chut, tais-toi donc ! fit le premier. Et les deux hommes disparurent.

Rabbi Chimchon avait reconnu leurs voix. L’une était celle de son maître, Saïd, l’autre, celle d’Abdallah, un homme dévoué corps et âme à Saïd et qui commandait les hommes de ce dernier.

L’attaque

« Ainsi donc, pensa Rabbi Chimchon, le rusé Saïd a gagné la confiance de Richard seulement dans le but de le trahir. Il faut que j’avertisse ce dernier. »

Il se leva, quitta le dortoir sur la pointe des pieds et se dirigea vers la cour. Là, il scruta l’obscurité à la recherche de l’aile où, au premier étage, le souverain anglais et sa suite dormaient. Il repéra le balcon ; un homme y montait la garde en somnolant. Rabbi Chimchon griffonna hâtivement en français sur un morceau d’ardoise ces quelques mots : « Richard, sois sur tes gardes ! », puis le lança vers le balcon. Il attendit, tapi dans l’ombre. Le garde, alerté par le bruit sec du fragment d’ardoise tombant à ses pieds, le ramassa, se pencha dessus pour le déchiffrer, puis disparut à l’intérieur. La mission de Rabbi Chimchon était accomplie ; il regagna en silence sa couche.

Pendant ce temps, dans l’aile du château réservée au toi d’Angleterre et à sa suite, l’alerte était donnée. On réveilla le souverain qui lut le message. Il ordonna aussitôt qu’on réveille sans bruit ses hommes et que, sans qu’aucun signe extérieur ne les trahît, ils se tinssent prêts à tout. Ils devaient feindre d’être plongés dans un profond sommeil. En réalité, chacun aurait le poing serré sur son épée, prêt à bondir au moindre signal.

Juste avant l’aube, l’attaque fut déclenchée. Saïd lui-même la conduisait, persuadé d’avoir, sans coup férir, raison de ses confiantes victimes. Mais au lieu de surprendre ses invités, ce furent ces derniers qui le surprirent. Dès que Saïd et ses hommes se trouvèrent à leur portée, le roi et les siens s’élancèrent hors de leurs lits et se jetèrent sur leurs assaillants. Un corps à corps féroce s’ensuivit où les Anglais firent preuve de leur supériorité. Le combat singulier qui mit aux prises Richard Cœur de Lion et Saïd se termina par la victoire du premier ; Saïd y laissa la vie. Un grand nombre de ses hommes connurent le même sort ; enfin, ceux qui survécurent, voyant que tout était perdu, se rendirent.

Je suis un Juif

Le combat terminé, ces derniers furent rassemblés, en même temps que les serviteurs et les esclaves, dans la cour du château. On les aligna, il faisait déjà grand jour. Richard inspecta les prisonniers.

– Y a-t-il un Français parmi vous ? demanda-t-il.

La question demeura sans réponse. Il passa en revue les hommes, les examinant l’un après l’autre. Arrivé à Rabbi Chimchon, il s’arrêta. De ses yeux vifs, il scruta longuement le visage de l’érudit.

– Êtes-vous français ? lui demanda-t-il à brûle-pourpoint, en français, cette fois.

– Oui, Majesté, répondit Rabbi Chimchon dans la même langue, et juif.

En entendant ces mots, le roi s’avança et prit Rabbi Chimchon dans ses bras.

– Comment vous remercier ? Vous nous avez sauvé la vie, à moi et à mes hommes, lui dit-il.

– C’était la volonté de D.ieu, Majesté. Je ne désire aucune autre récompense que la liberté de rentrer chez moi retrouver ma femme, mes enfants et mes élèves.

– Je m’en porte garant, répondit le roi avec fermeté. Dorénavant, je vous prends sous ma protection ; vous m’accompagnerez partout jusqu’à ce que nous retournions sains et saufs en Angleterre. Là, je vous en fais la promesse solennelle, votre désir sera exaucé.

De retour en Angleterre, le roi combla Rabbi Chimchon d’honneurs et de richesses, et lui décerna le titre de duc. Puis il le fit embarquer sur un bateau à destination de la France, escorté d’une garde d’honneur.

La joie de sa femme, de ses enfants et de tous les étudiants de la Yéchivah fut très grande de voir revenir enfin sain et sauf Rabbi Chimchon. Après tant de tribulations, tout se terminait bien. Il rentrait chargé d’honneurs qui auraient rendu fiers bien d’autres hommes. Mais le plus grand honneur, aux yeux de Rabbi Chimchon, était d’être l’érudit et le maître ; deux fonctions qu’il exerça avec la même extrême modestie, la même humilité toute sa vie durant.

par Nissan Mindel





Journaliste québécois, pro-atlantiste, pro-israélien,pro-occidental



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