Juliette Gréco a tenu bon : l’égérie de Saint-Germain-des-Prés, 88 ans, s’est produite à Tel Aviv, le 4 mai, dans le cadre de sa tournée d’adieux. Comme tous les artistes programmés en Israël, elle a été la cible de pressions, de pétitions et de lettres ouvertes pour la dissuader de «soutenir l’apartheid», dans le cadre des campagnes orchestrées par BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions), un mouvement international lancé en 2005.«Il faut toujours aller partout, c’est une lâcheté de ne pas le faire», avait réagi, deux semaines auparavant, la chanteuse dans un entretien à l’AFP, ajoutant : «Le boycott ne sert pas à grand-chose, je crois à la parole, à l’échange.»

Il arrive aussi que les arguments de BDS fassent mouche: la chanteuse américaine Lauryn Hill a annulé son concert à Tel Aviv en mai, faute de pouvoir se produire aussi à Ramallah (Cisjordanie), comme elle le souhaitait. Certains artistes renoncent à leur voyage sans pour autant apporter leur soutien à BDS. En août 2013, le Malien (musulman) Salif Keita était invité au festival des Musiques sacrées de Jérusalem. Après avoir assuré aux organisateurs qu’il ne répondrait pas aux sollicitations de ne pas se rendre en Terre sainte, il craquait deux jours avant l’événement: il expliquait sur Facebook qu’il craignait des conséquences sur la suite de sa carrière, qualifiant de «terroristes» les organisations pro boycott. Ses compatriotes Amadou et Mariam, soumis aux mêmes pressions, avaient chanté dans la même manifestation deux jours auparavant, et leurs activités artistiques, à notre connaissance, n’en ont pas souffert.

LE MOUVEMENT A PRIS DE L’AMPLEUR EN GRANDE-BRETAGNE

Au fil des années, Elvis Costello, Vanessa Paradis, Carlos Santana, Annie Lennox, Neil Young ou Brian Eno ont rejoint une longue liste d’artistes boycotteurs. Le mouvement a pris une grande ampleur en Grande-Bretagne, où son militant le plus actif est Roger Waters, de Pink Floyd. Ces dernières semaines, une vive polémique l’a opposé à la diva soul Dionne Warwick, qui avait déclaré qu’elle «ne céderait jamais aux pressions» du guitariste pour lui faire renoncer à son concert, le 19 mai. Waters a répondu en soulignant«l’ignorance» de la chanteuse sur les souffrances des Palestiniens, et rappelé au passage que la muse de Burt Bacharach n’avait pas eu de scrupules à chanter à Sun City, un parc d’attractions en Afrique du Sud réservé à la clientèle blanche. C’était dans les années 80, «à l’apogée de la politique d’apartheid», conclut Waters.

Daniel Baremboïm lui-même, avec son West-Oriental Divan Orchestra, qui mèle enfants arabes et juifs, a été victime de boycott, au Qatar notamment. Le chef d’orchestre israélo-argentin, par ailleurs détenteur de la nationalité palestinienne, expliquait la semaine dernière à Londres: «Je juge la campagne BDS nécessaire et parfaitement justifiée, à une critique près: le refus de tout contact avec tout ce qui vient d’Israël. Il y a pourtant beaucoup de gens là-bas qui ne pensent pas comme leur gouvernement.» De fait, BDS cible toute activité artistique en territoire israélien, même si elle concerne des musiciens arabes. La même logique inspirait le boycott décrété par les Nations unies contre l’Afrique du Sud: il ne faisait aucune différence entre les artistes qui se produisaient à Sun City et ceux qui travaillaient avec les musiciens des townships, comme Paul Simon pour son album Graceland. Dont le succès planétaire contribua à sensibiliser l’opinion mondiale sur l’horreur de l’apartheid.

La dernière campagne en date de BDS vise à dissuader les Brésiliens Gilberto Gil et Caetano Veloso de chanter à Tel Aviv, le 29 juillet.

François-Xavier GOMEZ

Source