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Les uns ont prédit la Shoah dès 1938, les autres espéraient encore en 1944.


Les uns ont prédit la Shoah dès 1938, les autres espéraient encore en 1944.

En août 1942, Gerhart Riegner, le représentant à Genève du Congrès juif mondial, informe les Occidentaux de la « catastrophe » qui s’abat sur les Juifs. En décembre, les Alliés dénoncent les exterminations en masse et profèrent des menaces à l’encontre des dirigeants nazis. Bien plus tôt, dès 1938, des hommes bien placés avaient déjà annoncé la Shoah. Ils n’avaient pas été entendus. Plus tard, en 1943/1944, alors que l’histoire estime que le génocide était connu, des personnalités juives, qui vivaient alors des moments angoissants, n’étaient pas conscients que la mort attendait la plupart des déportés.

Ces aspects de l’histoire de la Shoah font l’objet des quelques témoignages qui suivent. Ils sont en décalage avec l’histoire telle qu’elle s’est aujourd’hui forgée à partir « d’informations reçues ». Trop souvent des historiens ont sélectionné parmi les informations de l’époque celles qui confirment la vision de l’histoire telle qu’elle s’est établie depuis. Ces témoignages en contrepoint sont importants. Ils montrent que, pendant cette période, il existe des lectures contradictoires des événements. Pour comprendre l’attitude des intervenants devant l’adversité, il convient d’en tenir compte.

Il faut prêter attention aux propos prémonitoires de Raymond Geist,  diplomate américain en poste à Berlin, lorsqu’il écrit le 5 décembre 1938 : « Les Juifs en Allemagne sont condamnés à mort et leur exécution se fera lentement, mais trop rapidement probablement pour que le monde puisse les sauver (…) Les démocraties européennes ont perdu la partie à Munich et la solution finale se prépare lentement. Les années devant nous verront une grande bataille, dont le sort déterminera celui de la civilisation pour des siècles. »

En termes mesurés, Georges Duhamel, le grand écrivain, ne dit rien d’autre. Au cours de l’été 1938 il avertit : « Pour l’observateur attentif et impartial, il semble bien que l’Allemagne ait entrepris l’abaissement, puis l’extermination et en définitive l’extirpation totale de l’élément israélite. »

Visionnaire,  Walter Gerson, un dirigeant de la communauté juive de Dantzig, écrit à la Pentecôte de 1939 : « Savez-vous ce que la guerre veut dire pour nous ? Ce sera une catastrophe comme nous n’en avons jamais connue. Les nazis vont tuer des millions de Juifs et du fait de leur brutalité et de leur détermination, nous n’avons aucun moyen de les en empêcher. » En octobre 1939, Richard Lichtheim, l’homme de l’Agence juive à Genève, prévoit que « sous le régime nazi, (en Pologne) deux millions de Juifs vont être anéantis avec autant de cruauté, peut-être même plus, que le million d’Arméniens exterminés par les Turcs pendant la Première Guerre mondiale ».

Pendant les premiers mois de 1940, une série d’éditoriaux prophétiques ont tiré le signal d’alarme. Elias Newman écrit avec une exactitude terrifiante dans le magazine Friends of Sion de mars 1940 : « Après la dernière guerre mondiale, trois millions de Juifs se sont retrouvés mendiants; avant que cette guerre ne se termine, sept millions seront des cadavres ». Nahum Goldmann, président du Comité exécutif du Congrès juif mondial, dans un article de juin 1940, prédit : « Si la situation continue, la moitié des 2 000 000 de Juifs de Pologne seront exterminés dans l’année qui vient. » Le Newark Ledger, le 7 mai 1940, estime que cinq millions et demi de Juifs sont dans la détresse et que nombre d’entre eux sont condamnés à périr.

Autant d’avertissements qui laissent le public anglo-saxon sceptique, mais qui ne doivent pas être ignorés aujourd’hui, car ils font partie du contexte historique de l’époque. On croit par ailleurs qu’en 1943 tous les dirigeants juifs sont conscients du sort qui les attend s’ils sont déportés vers l’Est par les nazis. Ici également, de nombreux témoignages montrent que la réalité est beaucoup plus nuancée. Aussi surprenant que ce soit, de grands témoins sous-estiment , parfois même méconnaissent la tragédie en cours.

Comment est-il possible que David Rapoport, le patron du Comité de la rue Amelot, puisse demander avant son départ de Drancy à son ami Georges Wellers que l’on avertisse les organisations juives en Pologne pour l’aider à son arrivée ? « Pour un homme averti il était absurde (au cours de l’été 1943) de penser que l’on pouvait secourir un Juif envoyé à Auschwitz. » Un collaborateur de Rapoport, Henri Bulakwo, qui est déporté le 18 juillet 1943, évoque la nuit de son départ : « Avions-nous des informations précises sur notre destination ? Non ! En aurions-nous eues que l’on n’y aurait pas cru. »

La réflexion de Julie Cremieux-Dunand sur les prisonniers de Drancy va dans le même sens. « Les émotions successives tendent les nerfs à un tel point que les internés finissent par être contents de partir (…) Partir, ne plus rester à Drancy. On reviendra peut-être d’une déportation, tandis qu’ici c’est la mort à petit feu. »  Ils ne réalisent pas que la mort attend ceux qui partent.

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Georges Wellers, une des personnes juives les mieux informées à l’époque, lorsqu’il fut déporté de Drancy à Auschwitz le 30 juin 1944 affirme « d’une façon catégorique qu’il n’avait (en juin 1944) aucun soupçon concernant l’assassinat systématique auquel étaient voués en réalité les Juifs au bout du voyage en déportation ». « On savait que la radio anglaise racontait les horreurs des chambres à gaz et d’autres moyens d’extermination des Juifs, mais on ne pouvait y croire. On prenait les choses pour des exagérations de la propagande anglaise et on n’y prêtait pas grande attention », ajoute Wellers. Claude Bourdet, un résistant juif, témoigne : « Sans doute, si nous avions connu l’étendue de la “solution finale”, il aurait fallu le crier plus fort dans la presse clandestine. Mais « je ne le savais pas en arrivant au camp de Neuengamme en juin 1944 et mes camarades de camp ne le savaient pas non plus ».

En Belgique on observe la même incrédulité. Dans un tract distribué le 3 septembre 1944, jour de la Libération de Bruxelles, Monick Wolman, responsable de la section juive du parti communiste, écrit : « Nous attendons passionnément la défaite définitive des bandits hitlériens afin de revoir le plus rapidement possible les 30 000 Juifs déportés de Belgique. » Quelques semaines plus tard, l’initiative du Congrès juif mondial tentant au travers de canaux diplomatiques d’échanger des citoyens allemands internés en Belgique contre des Juifs déportés à Auschwitz illustre le fait que les survivants des persécutions antijuives escomptaient ou espéraient le retour des déportés.

La réalité historique de la guerre souvent perçue pendant et juste après les événements, reste celle d’une persécution et non de l’extermination. Après la guerre, Wellers confirme qu’en plus de ceux déjà cités,« de très nombreux témoignages de rescapés des camps (…) affirment avec une unanimité impressionnante que ni en 1942, ni en 1943, ni en 1944, ils ne pensaient que la déportation signifiait un arrêt de mort ».

« Il est naïf de sélectionner rétroactivement parmi les milliers de nouvelles, de rumeurs, de faits de propagande de guerre contradictoires, les informations conformes à la vérité finalement établie en 1945 à l’ouverture des camps », écrivent les historiens Marrus et Paxton. Il convient d’aller plus loin en montrant que « cette vérité » postérieure aux événements déforme l’histoire, si elle ne prend pas en compte l’ensemble des réalités vécues.

©  André Charguéraud –  www.europe-israel.org  Reproduction autorisée avec mention de la source et lien actif







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