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L’Eglise confessante allemande. 1933-1945 – André Charguéraud


L’Eglise confessante allemande. 1933-1945 – André Charguéraud

Elle n’a dénoncé que tardivement et avec manque de conviction la persécution des Juifs.
Il ne faut jamais oublier que la majorité des allemands étaient de confession protestante. Ils ont soutenu massivement la prise de pouvoir et la montée en puissance d’Hitler.

A l’appel du pasteur Martin Niemöller, 6000 pasteurs allemands, un tiers des ecclésiastiques en exercice, rejoignent en septembre 1933 l’Eglise confessante.[1] Presque tous ont voté pour Hitler aux élections décisives de 1932.[2] Pasteurs et théologiens en tête, l’Eglise de Prusse, la plus importante en Allemagne, était prête « à participer avec joie au renouveau national et moral du peuple (sous la conduite des nazis) ».[3]

Niemöller vote pour les nationaux socialistes depuis 1923. [4] Le 19 juillet 1933, encore optimiste malgré la chape de plomb qui s’est abattue sur les libertés individuelles, il s’exprime dans le Völkischer Beobachter : « Pour notre peuple et de nombreux groupements, l’espoir est apparu d’une association nouvelle entre la nation et l’église chrétienne, entre notre nation et Dieu ».[5]

Les temps ont rapidement changé. En septembre 1933, l’Eglise confessante est constituée pour s’opposer aux dérives théologiques ahurissantes des « Chrétiens allemands », des « Chrétiens nazis » devrait-on dire.[6] Ils ont obtenu en juillet les deux tiers des votes lors de l’élection des dirigeants du protestantisme. La tâche de l’Eglise confessante en devient immense et urgente. Elle ne met pas le gouvernement en cause et ne dénonce pas les conditions faites aux Juifs. Elle se bat uniquement pour sauver la religion protestante qui est attaquée dans ses fondements.

En mai 1934, le Synode de Barmen dénonce clairement les hérésies des « Chrétiens allemands ». Il « rejette la mise en parallèle de la croix gammée et de la Croix du Christ, du III° Reich avec le Royaume de Dieu, de Hitler et du Christ (…) Il ne peut y avoir de lien entre la loi de Dieu et celle des hommes ».[7] L’Evangile du Christ est la seule voix que l’Eglise doit écouter et à laquelle elle doit obéir.[8] L’inspirateur de cette déclaration, Karl Barth, le grand théologien suisse, en résume les limites : « Je m’oppose à une théologie cherchant une aide auprès du national-socialisme. Mais je ne m’oppose pas à la constitution nationale socialiste de l’Etat et de la société ».[9]

De son côté Dietrich Bonhoeffer, qui joue un rôle de premier plan dans la pensée théologique des protestants allemands, conclut, lapidaire : « Aider les persécutés et répéter les positions de l’Eglise, oui, critiquer les lois de l’Etat même si elles sont blâmables, non ».[10]  Plus tard Barth et Bonhoeffer reviendront sur ces prises de position. Mais en 1934-1935, l’Eglise confessante désire éviter toute confrontation résultant d’une intervention dans le domaine politique. Elle croit un compromis encore possible. Comment comprendre autrement le soutien initial apporté par ses dirigeants à Hitler ?

Le 12 novembre 1933, par référendum, Hitler demande aux Allemands d’approuver le retrait du Reich de la Société des Nations. 95% des votants approuvent la politique du Chancelier. Pour tous, en Allemagne comme à l’étranger, c’est un référendum qui plébiscite le dictateur. Niemöller appelle les millions de fidèles qui se sont ralliés à l’Eglise confessante à voter « oui ».[11] Il est inquiet de la sécularisation de l’Allemagne et espère encore que Hitler revitalisera les Eglises. Il approuve les plans économiques du régime pour redresser une économie exsangue.[12]

La mainmise de l’état sur l’Eglise protestante s’accélère. Ludwig Müller, l’évêque du Reich nommé par le régime, met fin à l’autonomie des Eglises provinciales et régente la vie des paroisses. En réponse, la déclaration du synode de Dalhem, tenu les 19 et 20 octobre 1934, est un véritable acte de révolte et d’insubordination. Elle appelle le Conseil des Frères du Reich ( Reichsbruderrat ), l’organe suprême de l’Eglise confessante, « à diriger et à représenter l’église protestante allemande (…). Nous demandons aux communautés chrétiennes (…) de ne plus accepter les instructions de la direction ecclésiastique en place ».[13]

Quelques mois plus tard, en mars 1935, le synode de l’Eglise confessante de Prusse attaque sévèrement les « Chrétiens allemands » : « Cette nouvelle religion dans laquelle le sang, la race et la nation (Volkstum) sont déifiés et où la foi dans l’Allemagne éternelle se substitue à celle du royaume de Dieu et du Seigneur Jésus-Christ. Cette idolâtrie (…) c’est la religion de l’Antéchrist ».[14]

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La répression s’abat sur ces rebelles. Pour mettre au pas les récalcitrants, tous les moyens sont bons : dissolution arbitraire des synodes, remplacement autoritaire des directions d’églises, mainmise sur leurs finances, arrestation de centaines de pasteurs. En 1937, Martin Niemöller est arrêté. Il va passer huit années dans un camp de concentration.[15] Malgré ces persécutions, l’Eglise confessante garde son dynamisme. En 1937, elle regroupe en Prusse 43 % des pasteurs, les Chrétiens Allemands n’en comptent plus que 17% et les 40% restants s’abstiennent de toute affiliation.[16]

Au mois de mai 1936, l’Eglise confessante adresse à Hitler un mémorandum de protestations. Pour la première fois, l’antisémitisme du gouvernement est dénoncé : « Si, dans le cadre de la conception national-socialiste du monde, le chrétien se voit imposer un antisémitisme qui rend la haine des Juifs obligatoire, le commandement chrétien de l’amour du prochain l’oblige à s’y opposer ».[17] Pour Barth, ce retard de deux années montre que l’Eglise confessante « manque de compassion pour les millions qui souffrent de façon injuste (…) Quand elle parle, elle ne s’intéresse qu’à ses propres affaires ».[18] L’antisémitisme reste vivant au sein de l’Eglise confessante. Il explique ce long silence. Trois commentaires de dirigeants religieux qui seraient aujourd’hui jugés scandaleux en témoignent.

Dans une lettre pastorale datée du 3 avril 1928, Otto Dibelius, un des cofondateurs de l’Eglise confessante, écrit que
« malgré le ton de mauvais aloi pris par ce terme, je me suis toujours senti antisémite. On ne peut nier que, dans toutes les manifestations de désintégration de la civilisation moderne, le judaïsme a toujours joué un rôle décisif ».[19] Dans un sermon de l’Avent en 1933 Barth décrit les Juifs « comme acharnés et maléfiques ».[20]

Après son retour forcé en Suisse en 1935, Barth devient un ardent combattant de l’antisémitisme nazi au nom de la théologie biblique, ce qui ne l’empêche pas d’écrire en 1967 que
« lorsqu’il rencontrait des Juifs, il devait aussi longtemps qu’il se le rappelle supprimer une aversion totalement irrationnelle ».[21]

Plus réservé, Niemöller déclare lors de son procès en février 1938 que
« les Juifs pour lui sont des étrangers peu sympathiques ».[22]

La Nuit de Cristal du 9 au 10 novembre 1938 (photo à la Une) est le révélateur d’un changement d’attitude. Quelques jours plus tard, Bonhoeffer commente : « Si les synagogues brûlent aujourd’hui, les églises seront incendiées demain ». Plus explicite, et derrière la protection de la frontière suisse, Barth déclare publiquement le 5 décembre 1938 : « Lorsque prendra place (…) l’extermination physique du peuple d’Israël, la destruction des synagogues, (…) ce sont les racines mêmes du christianisme qui seront attaquées (…) Celui qui (…) est un ennemi d’Israël (…) doit être considéré comme un ennemi de Jésus-Christ. L’antisémitisme est un péché envers le Saint-Esprit. Il signifie le rejet de la grâce de Dieu ».[23]

Antinazis virulents au nom de la doctrine, antisémites par tradition, une main à demi tendue par charité chrétienne, ces théologiens ne risqueront que rarement leur liberté en intervenant directement pour les Juifs.

Il faut citer ici une exception, la lettre très courageuse de l’évêque luthérien Theophil Wurm à Hitler en pleine guerre, le 16 juillet 1943 : «… Toutes les mesures d’anéantissement prises à l’encontre des non-aryens sont en contradiction flagrante avec la volonté de Dieu et portent atteinte (…) au droit fondamental à l’existence humaine et à la dignité humaine qui sont un don de Dieu ».[24]

Une année avant sa mort, Barth concède que le synode de Dahlem, qui donna la direction théologique de 1934 à 1945, a été parfaitement inadéquat dans son opposition aux politiques nazies et raciales.

Il reconnaît que le synode ne songeait qu’à protéger l’Eglise sur le plan théologique et ecclésiastique contre les menaces des « Chrétiens allemands » et des nazis, mais il n’a ni défendu ni promu les droits démocratiques, les libertés civiles, « l’humanité commune » selon l’expression de Barth.[25] L’Eglise confessante a lutté contre les dérives théologiques des « Chrétiens allemands », mais elle s’est abstenue de mettre en cause le gouvernement et n’a dénoncé que tardivement et avec un certain manque de conviction les persécutions subies par les Juifs.

   ©  André Charguéraud –    www.europe-israel.org Reproduction autorisée avec mention de la source et lien actif

[1] La ligue d’urgence des pasteurs dans un premier temps. Eglise confessante ensuite : Bekennende Kirche.

[2] REYMOND Bernard, Une Eglise à croix gammée : Protestantisme allemand au début du régime nazi, 1932- 1935, L’Age d’Homme, Lausanne 1980, p. 79.

[3] HOCKENOS Mattew, A Church Divided: Protestants Confront the Nazi Past, Indiana University Press, 2005, p. 17. Message de Pâques de l’Eglise de Prusse, 16 avril 1933. Hitler a les pleins pouvoirs depuis le 23 mars 1933.

[4]REYMOND, op. cit. p. 9.

[5] CONWAY John, La persécution nazie des Eglises, Editions France-Empire, Paris, 1969, p. 89.

[6] Voir l’article sur les « Chrétiens allemands ».

[7] HOCKENOS, op. cit. p. 25.

[8] IBID. p. 29.

[9]REYMOND, op. cit. p. 183. Article de Karl Barth dans Le Temps du 2 mars 1934.

[10] GUTTERIDGE Richard, Open Thy Mouth for the Dumb. The German Evanglical Church and the Jews, 1879-1950. Basic Blackwell, Oxford 1976, p. 92.

[11] LITTELL Franklin et LOCKE Hubert, ed. The German Struggle and the Holocaust. Wayne University Press. Detroit 1974, p. 136.

[12] IBID. p. 136.

[13] REYMOND, op. cit. p. 196. Celle dirigée par Müller.

[14] GUTTERIDGE, op. cit. p. 131.

[15] CONWAY, op. cit. p. 291 et 294.

[16] REYMOND, op. cit. p. 122

[17] MEIER Kurt, Kirche und Judentum, Die Haltung der Evangelischen Kirche zur Judenpolitik des Dritten Reichs, Göttingen, 1968, p. 30

[18] HOCKENOS, op. cit. p. 30.

[19] FRIEDLANDER Saul, Kurt Gerstein ou l’Ambiguïté du Bien, Paris 1967, p. 961.

[20] GOLDHAGEN Daniel, Hitler’s Willing Executionners : Ordinary Germans and the Holocaust, Little, Brown and Company, London 1996, p. 113.

[21] IBID. p. 506

[22] GUTTERIDGE, op. cit. p. 103.

[23]IBID. p. 298.

[24] REYMOND, op. cit. p. 230.

[25] HOCKENOS, op. cit. p. 172.







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  • One thought on “L’Eglise confessante allemande. 1933-1945 – André Charguéraud

    1. Yéh'ezkel ben Avraham

      Excellent article ! De par la profondeur de ses recherches, l’intérêt du sujet et sa plume légère, c’est un plaisir et un enrichissement que de lire cet écrit de André Charguéraud. Kol hakavod !

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