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De la petite délinquance à l’engagement dans l’islam jihadiste en seulement trois mois


De la petite délinquance à l’engagement dans l’islam jihadiste en seulement trois mois

Des centaines de jeunes Européens ont décidé de quitter leur pays pour s’engager auprès des groupes jihadistes en Irak et en Syrie. Qui sont-ils ? Où sont-ils recrutés ? Pourquoi prennent-ils une telle décision ? Constituent-ils un danger pour leurs pays d’origine ? Afin d’obtenir des réponses précises et documentées à ces questions, « L’Orient-Le Jour » a interrogé des spécialistes et confronté leurs opinions.

La diffusion de la vidéo du meurtre du journaliste américain James Foley a tellement heurté la sensibilité du grand public que la communauté internationale s’est – enfin – décidée à réagir face à la menace que constitue, à court et moyen terme, l’État islamique (EI – ex-Daech). D’autant plus qu’après avoir identifié le bourreau, grâce à son accent, comme un citoyen britannique, l’Europe commence à mesurer avec davantage de perspicacité que ces développements ne lui sont pas tout à fait étrangers et qu’ils pourraient avoir de sérieuses répercussions sur son propre sol. En effet, d’après un récent article publié par le journal britannique « The Economist », la France, la Grande-Bretagne et la Belgique sont les trois plus gros fournisseurs européens de ces jeunes jihadistes. La Belgique étant en première position si l’on prend en compte le rapport à la population totale pour chaque pays.

Face à ce constat, il apparaît pertinent de disqualifier le comportement de ces jeunes en les présentant comme des personnes instables psychologiquement ou comme des délinquants profitant de la situation pour assouvir leur envie de criminalité. A bien des égards, cette lecture semble être beaucoup trop réductrice par rapport aux enjeux que soulève ce phénomène relativement nouveau dans de nombreux domaines parmi lesquels le religieux, le sociétal, le politique et la sécurité. En ce sens, les informations apportées par le journaliste David Thomson, autour du livre les « Français jihadistes », Alain Rodier, spécialiste du terrorisme et de la criminalité organisée, Samir Amghar, auteur du livre « Le salafisme d’aujourd’hui », et Frédéric Pichon, docteur en histoire contemporaine et spécialiste de la Syrie et des minorités, devraient permettre d’avoir une compréhension générale de ce mouvement au-delà de toute analyse superficielle ou de tout jugement de valeurs. Leur analyse autour de quatre phases qui sont l’identification du phénomène, le recrutement, les conditions d’accueil et les enjeux du retour.

1. L’Europe et la tentation du jihad

Qui sont Éric, Clémence ou encore Yassine, ces jeunes Européens qui quittent le pays de leur enfance pour aller combattre au nom d’Allah en Syrie et en Irak ? Ont-ils un profil psychologique particulier ? Pourquoi sont-ils attirés par cette nouvelle aventure ?

Avant toute chose, Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignements français, rappelle que « les jihadistes européens ne sont pas les plus importants en nombre à rejoindre la « terre du jihad » syro-irakienne. En effet, les contingents maghrébins et saoudiens sont plus élevés ». S’agissant d’évaluer l’ampleur du phénomène, M. Rodier estime « qu’on peut penser qu’ils seraient globalement 12 000 à avoir tenté l’aventure depuis 2011, ce qui est très important quand on compare ce chiffre aux 10 000 moujahidine étrangers qui ont servi en Afghanistan de 1979 à 1989 ». Il tempère toutefois ces estimations en précisant que « sur le terrain aujourd’hui, on peut penser qu’ils sont quelques milliers, les autres étant soit en route, soit de retour ».

Concernant leur profil psychologique, Frédéric Pichon, auteur de Syrie : Pourquoi l’Occident s’est trompé ? Considère qu’ « il ne faut pas les diaboliser ou les réduire à des fous ». Selon ce dernier, il s’agit plutôt de personnalités endoctrinées, très calmes et minutieuses au moment de l’exécution de leurs actions comme l’a d’ailleurs démontré l’expertise des meurtres commis par Mohammad Merah. De son côté, David Thomson, qui a pu communiquer avec un nombre important de jihadistes, explique que la folie « est une réalité, mais ce n’est pas la seule ». Les jeunes avec qui il a eu l’occasion de dialoguer, bien que majoritairement originaires du milieu des banlieues françaises, ont des contextes familiaux et scolaires tout à fait différent les uns des autres. « Il y a des personnes ayant grandi dans des foyers, ou au contraire des jeunes originaires de familles extrêmement structurées. Certains ont déjà commis des actes de petites délinquances auparavant alors que d’autres étaient de très bons élèves », précise-t-il. « On peut trouver de tout », confirme M. Rodier.

Concernant l’identification des causes de ce phénomène, Frédéric Pichon le compare, dans une certaine mesure, au mouvement « Born Again » assez développé aux États-Unis. Selon ce dernier, les deux partagent « une idée de régénération, une forte émotion, visible notamment chez les membres de l’État islamique après une victoire (ils récitent ensemble des sourates en ayant les larmes aux yeux) et une vie d’ascèse contrôlée par la police des mœurs et en rupture avec leur récent passé.

En ce sens, M. Pichon estime que ces jeunes jihadistes qui « appartiennent pleinement à leurs temps » réintroduisent la notion de « mal ordinaire dans des sociétés qui se sont voulues postreligieuses et post-tragiques ». « Je dirais que la montée du sentiment religieux est un facteur important. C’est une façon pour des individus en opposition avec la société, leur famille, leurs connaissances, de marquer leur différence », analyse quant à lui M. Rodier. L’attirance que ces jeunes ont développée pour ces mouvements relève dans certains cas d’une certaine frustration sociale, souligne, pour sa part, David Thomson. « Beaucoup déclarent que « l’islam nous a rendu notre dignité parce que la France nous a humiliés », explique le journaliste.

2. Autorecrutement et connaissances limitées de l’islam

Ces jeunes ne sont pas recrutés dans les mosquées, précise d’emblée Samir Amghar, docteur en sociologie de l’École des hautes études en sciences sociales à Paris. L’information est confirmée par tous les experts. M. Thomson ajoute d’ailleurs que « les imams ignorent ce phénomène et n’ont aucune autorité sur ces jeunes ». Les experts s’accordent sur le fait que le recrutement passe essentiellement par le biais des réseaux sociaux, M. Thomson décrivant le processus comme un autorecrutement. « Les jeunes découvrent une doctrine de l’islam à travers des documents PDF ou bien par le bais des réseaux sociaux. Ils visionnent des vidéos de l’État islamique et d’el-Qaeda, et apprennent à imiter leurs moindres gestes et paroles. » Aussi, le phénomène relève essentiellement du cyberjihadisme et n’est donc pas géographiquement localisé.

Concernant leur connaissance de l’islam, les experts s’accordent sur le fait qu’elle est extrêmement limitée. « Beaucoup de jeunes ont découvert l’islam juste avant leur départ, note M. Thomson. En ce sens, ils se présentent tous comme des néoconvertis, même les musulmans de naissance. » « J’en ai rencontré qui sont passés de la petite délinquance à l’islam jihadiste en seulement trois mois », explique-t-il. « Ils ont une connaissance de l’islam filtrée par les sites qui leur ont fait connaître la religion », ajoute M. Pichon. De son côté, M Rodier explique « qu’il y a généralement une période de « mise en condition », le volontaire connaissant soit un retour à l’islam quand il est musulman de naissance, soit une conversion ». En outre, certains d’entre eux « effectuent une démarche théologique (c’est souvent le cas pour les femmes) car les volontaires déclarent parfois vouloir vivre leur foi librement et ne plus supporter la société « impie » dans laquelle ils évoluent », précise-t-il.

Selon les experts, après avoir découvert une vision réductrice de l’islam à travers le net, les jeunes s’isolent, se renferment, commencent à fréquenter d’autres jeunes dans le même cas et arrivent à se persuader eux-mêmes qu’il leur est vital de partir pour défendre leur vision de l’islam. « Ils choisissent en majorité l’État islamique puisque c’est le groupe qui apparaît comme étant sur la voie la plus juste », note M. Thomson. Un choix qui n’est pas toujours évident à comprendre en sachant que, comme le rappelle M. Thomson, 90 % d’entre eux ne parlent pas un mot d’arabe.

3. Le grand départ vers le Jihadistan

Le départ pour la Syrie ne peut être complètement détaché « d’une dimension eschatologique liée au Bilad ach-Cham », explique Frédéric Pichon. Samir Amghar considère que ce sentiment d’obligation de partir s’explique en partie par la rhétorique, alimentée par ces groupes terroristes, qu’il faut défendre le « vrai islam » face à ses ennemis de l’intérieur (essentiellement les chiites iraniens). « Cela devient vital pour eux de partir », confirme M. Thomson. La voie d’accès la plus connue vers la Syrie est la Turquie via l’aéroport d’Antakya. « Les autres points d’entrée en Syrie et en Irak ne sont pas légion : le Liban et la Jordanie. Mais il ne semble pas que les volontaires européens se risquent à passer par l’Iran ou l’Arabie saoudite, même s’il y a peut-être quelques exceptions », argumente M. Rodier. « L’arrivée se fait majoritairement via des passeurs dont bon nombre sont des contrebandiers de droit commun », ajoute-t-il.

Une fois sur place, ils sont plutôt mal accueillis puisque « les jihadistes arabes leur reprochent, aux uns comme aux autres, de ne pas parler l’arabe et surtout de n’être pas fiables (la peur de la pénétration par des membres des services de renseignements) », précise encore M. Rodier. De ce fait, si l’État islamique a séduit autant d’Européens, c’est parce qu’il leur permet de participer effectivement aux combats, analyse le spécialiste du terrorisme.

A partir des récits d’expériences jihadistes qu’il a recueillis, M. Thomson décrit un processus commun où les jihadistes s’entraînent d’abord au maniement des armes pendant un mois avant de gravir les échelons selon leurs compétences. « Ensuite, ils se spécialisent dans des opérations comme le kidnapping ou les missions commando », ajoute-t-il. « Ils sont souvent affectés à la surveillance des otages occidentaux pour des raisons linguistiques », précise encore le journaliste. « Les otages français, heureusement rentrés dans leurs foyers, ont déclaré publiquement que, parmi leurs geôliers, il y en avait qui parlaient français. Cela ne veut pas dire que c’étaient des Français. Ils pouvaient aussi bien être tunisiens, marocains ou algériens. Il est évident qu’il est indispensable pour la vie de tous les jours que les gardiens se fassent comprendre des otages », estime de son côté M. Rodier.

4. Les dangers du retour

Les jeunes jihadistes européens sont-ils identifiés par les services de renseignements européens ? Reviennent-ils sur leur territoire d’origine dans la perspective de commettre des attentats terroristes ? Comment endiguer la menace ?

À ce sujet, M. Rodier est extrêmement clair : « Beaucoup de volontaires rentrant au pays sont connus des services de police et de renseignements. Mais, en Europe, nous sommes des États de droit. Il convient d’avoir des preuves comme quoi les suspects ont commis un acte délictueux pour les traduire en justice. » De son côté, David Thomson détaille les conditions du retour en précisant que « 90 % des retours sont justifiés par la déception ou la fatigue ». Toutefois, « il demeure quelques exceptions qui reviennent dans la perspective de commettre des attentats terroristes », ajoute-t-il. « L’expérience de l’Afghanistan a montré qu’un volontaire sur dix continuait ses activités subversives après son retour au pays. Si, en France, on table sur le chiffre avancé par les autorités de 900, cela fait tout de même 90 individus extrêmement dangereux », explicite M. Rodier.

Selon Frédéric Pichon, qui en a discuté avec un haut responsable de la police française, les gouvernements européens n’ont pas les effectifs nécessaires pour endiguer cette menace. « La filature d’un seul jihadiste nécessite la mobilisation d’au moins sept personnes », souligne-t-il.

Si l’État islamique pourrait être tenté de préparer des attentats sur le sol européen en cas de coalition nationale contre le mouvement en Irak, il ne semble pas, selon les experts, que cela fasse partie de son agenda à court terme. Pour Alain Rodier, « actuellement, le vrai danger est le terroriste qui ne s’est pas rendu à l’étranger et qui va concocter une opération terroriste tout seul (ou avec quelques copains) dans son coin en s’inspirant de l’article « Comment fabriquer une bombe dans la cuisine » (revue Inspire éditée par el-Qaëda dans la péninsule Arabique) ».

Source : L’Orient-le-Jour, par Anthony SAMRANI





Psychosociologue, consultant sur les questions de conflits, crises, violences et débriefing dans tous les secteurs où ces problèmes se posent.

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