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La politique généreuse mais vouée à l’échec du JOINT. 1945-1952 – Marc-André Chargueraud


La politique généreuse mais vouée à l’échec du JOINT. 1945-1952 – Marc-André Chargueraud

Le financement des communautés juives d’Europe de l’Est réduit à néant par les régimes communistes

L’American Jewish Joint Distribution Committee (JOINT) est l’admirable et vaste organisation de secours financée et administrée par l’American Jewish Committee qui regroupe les Juifs les plus riches, la plupart d’origine germanique. Les programmes du JOINT en Europe dépassent en importance ceux additionnés de toutes les autres organisations caritatives présentes.[1] Entre le début 1945 et la fin 1947, le JOINT a dépensé en Allemagne, Autriche et Italie, $ 17 millions et en Pologne, Roumanie et Hongrie $ 47 millions soit près de quatre fois plus.[2]

Dans le premier cas il s’est agi de secourir les survivants de la Shoah. Dans l’autre le JOINT s’est principalement consacré à financer la renaissance des communautés juives nationales. Cet engagement considérable sera brutalement réduit à néant avec l’arrivée de gouvernements communistes dans ces trois pays. Un revers majeur peu connu du JOINT.

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut rappeler la politique  constamment suivie par le JOINT : « Les Juifs ont le droit de vivre dans leur pays de naissance ou dans leur pays d’adoption. (…) Le succès du JOINT dépend de la vitesse avec laquelle il peut rendre ces Juifs et ces communautés juives économiquement indépendants, pouvant ainsi arrêter son assistance. »[3]

C’est sur cette base que Joseph Schwartz, le directeur du JOINT en Europe, décide d’apporter une aide massive sur plusieurs années aux populations juives survivantes de Pologne, de Roumanie et de Hongrie. Il ne s’agit pas seulement de secours ponctuels dans l’attente d’un départ ailleurs, mais de contribuer à une implantation en profondeur de ces populations pour qu’elles puissent aussi rapidement que possible devenir autonomes, indépendantes économiquement et rester dans leur pays d’origine.

Trois cas importants sont particulièrement intéressants. En Basse Silésie polonaise en juillet 1946 après l’expulsion des Allemands, 70 000 Juifs polonais rapatriés d’URSS et 15 000 venus d’autres parties de la Pologne y sont regroupés par le gouvernement.  Dans une perspective à long terme, le JOINT met en place des coopératives dont il assure le financement.[4] Il installe des structures communautaires, hôpitaux, écoles, homes d’enfant, hospices pour vieillards… La même politique est suivie en Hongrie pour les 150 000 Juifs qui y vivent encore. Le JOINT y finance entre autres 119 entreprises agricoles et 60 entreprises industrielles. Il en va de même en Roumanie, mais avec plus d’assistance et moins d’investissements. Malheureusement la situation va rapidement  tourner au cauchemar.

Le 31 juillet 1947, le ministre hongrois de la Protection sociale envoie un signal négatif fort. Il déclare que « le JOINT finance des coopératives industrielles, des usines et des coopératives agricoles qui constituent des centres d’infection pleins de pus sur le corps de la démocratie hongroise tant à Budapest que dans le reste du pays ».[5] Puis, en décembre 1949, le régime communiste met fin aux investissements du JOINT en arrêtant et en expulsant pour espionnage son directeur américain Israel Gaynor Jacobson.[6]

C’est la conséquence d’une politique de capitalisme d’état. Elle est brutalement exposée le 8 septembre 1949 dans Uj Elet, le journal juif hongrois d’obédience communiste : « Les classes moyennes en tant que telles ont désormais accompli leur mission. Que cela leur plaise ou non, elles doivent se retirer de la scène de l’histoire pour laisser la place aux classes sociales montantes : les ouvriers et les paysans…. Ceux qui s’accrochent au vieil ordre économique et au style de vie petit-bourgeois favorisent une situation qui ne peut conduire qu’à un nouvel Auschwitz, à de nouveaux massacres. » Les Juifs sont particulièrement touchés. Sur 1 721 magasins nationalisés en Hongrie en 1949, 1 504 appartiennent à des Juifs.[7]

En Pologne, le 21 mai 1948, les coopératives juives passent sous le contrôle d’un organisme d’Etat, l’Union centrale des coopératives. Début 1949, les écoles juives sont reprises par l’école publique polonaise.

En octobre 1949, toute autonomie des services de santé et des organisations juives est supprimée. Fin 1949 le gouvernement de Varsovie ferme les bureaux polonais du JOINT. [8] En Roumanie la situation est similaire. Fin 1947 la monarchie est remplacée sous l’influen ce de Moscou par une « République démocratique ». Une loi d’août 1948 abolit tous les crédits juifs. C’est la faillite programmée des entreprises financées par le JOINT. Avant la fin de l’année, les homes d’enfants, les hôpitaux, les écoles et d’autres structures communautaires juives sont nationalisés. [9]

Dans les trois pays la politique du JOINT de reconstruction des communautés juives est un fiasco. Au-delà des pertes financières, des centaines de milliers de Juifs qui ont choisi de ne pas fuir leur pays au lendemain de la Libération vivent une tragédie. Ils avaient confiance dans les plans du JOINT pour un renouveau juif. Spoliés de nouveau des biens qu’ils viennent d’acquérir, victimes d’une vague d’antisémitisme meurtrière et violente orchestrée par Moscou, ils sont de nouveau réduits à la misère et aux persécutions.

Après un long processus de « déshumanisation », ces Juifs sont devenus des « morts sociaux », comme le furent leurs coreligionnaires allemands avant la guerre. Pour leur malheur, après la prise de pouvoir des communistes et l’établissement du « rideau de fer », ils ne peuvent plus émigrer que très difficilement. Des centaines de milliers de ces « morts sociaux » sont pris au piège. Ils vont devoir survivre, des mois pour certains, des années  pour d’autres sous la dictature communiste, parmi une population hostile.

A la suite des accords de Yalta de février 1945, le monde occidental savait que les pays du Centre et de l’Est de l’Europe allaient tomber sous l’influence soviétique. N’était-il pas raisonnable pour le JOINT de prévoir que Moscou allait imposer progressivement son modèle politique et économique à ces pays ? Ce modèle, qui ne laisse aucune place aux investissements privés, vouait au désastre les efforts d’investissement du JOINT.

Marc-André Chargueraud

Mai 2012

 


[1] HYMAN Abraham S. The Undefeated, Gefen Publishing House, Jérusalem and Hewlett NJ, 1993, p. 386.

[2] BAUER Yehuda, Out of the Ashes, The Impact of American Jews on Post Holocaust European Jewry, Pergamon Press, Oxford, 1989, p. XVIII. Chiffres dérivés du tableau des dépenses du JOINT. 

[3] BAUER Yehuda. American Jewry and the Holocaust : The AJJDC 1930-1945, Wayne State University Press , Detroit, 1981, p. 182. Déclaration de Moses Leavitt, secrétaire général du JOINT, en 1943.

[4] HYMAN, op. cit. p.180.

[5] FROJIMOVICS Kinga, in BANKIER David éd. The Jews are Coming Back: The Return of the Jews to their Country of Origin after WW II, Berhahn, New York, 2004, p. 287. Rapport du ministre au parti.

[6] Ibid, p. 291.

[7] WASSERSTEIN Bernard, Les Juifs d’Europe depuis 1945, Calmann Lévy, Paris, 2000, p. 67.

[8] BAUER, op. cit. p. 165, 167 et 168.

[9] BAUER, 1989, p. 156 et 157.

 







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