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La dimension messianique, point commun des différents dictateurs arabes


La dimension messianique, point commun des différents dictateurs arabes

Le président syrien Bachar el-Assad est au pouvoir depuis 2000. Il a succédé à son père qui régna sur le pays sans partage pendant trente ans. Le régime syrien est fortement autoritaire, structuré autour du parti unique du Baas. Depuis mars 2011, les manifestations contre le régime sont durement réprimées et des milliers de civils ont été tués.

Analyse : Le dirigeant autoritaire devient comme « le père de la horde primitive ». Il est lui-même la loi, il est au-dessus du droit. Il n’a donc aucune autorité supérieure à qui il peut rendre des comptes, explique le psychanalyste Chawki Azouri.

Accroché aux écrans de télévision, le monde entier suit, abasourdi, depuis le début de l’année, les révoltes arabes qui secouent les pays du Moyen-Orient, avec leur lot insoutenable de morts et de massacres. De la Libye au Yémen, en passant par la Syrie, des milliers de manifestants et de civils ont été froidement tués par les sbires des régimes en place depuis le début des contestations populaires qui secouent ces pays, faisant des dirigeants tunisiens et égyptiens, qui ont quitté le pouvoir depuis, des saints hommes, par rapport à leurs homologues syrien, libyen et yéménite qui, eux, s’accrochent au pouvoir, au risque de détruire et de brûler leur pays.
Révoltés devant ces scènes horribles, les téléspectateurs se demandent si les dirigeants de ces pays ont le sens de la réalité. S’ils sont conscients des massacres qu’ils commettent. On se demande quel genre de criminels ils sont. Des psychopathes ? On se demande, tout simplement, s’ils sont sains d’esprit.

Psychopathes
« On peut affirmer que les dictateurs sont des psychopathes au sens où il n’y a pas de loi pour les freiner », affirme le psychanalyste Chawki Azouri. Selon lui, la différence avec le psychopathe individuel est que le dictateur est déifié par son peuple, entraînant une identification totale du dictateur à Dieu.

Staline offre un exemple parfait sur ce sujet. En effet, ce dernier a réussi à tuer des millions de personnes, en commençant par le cercle restreint qui l’entoure. Quiconque a un avis différent de celui du leader est écarté, voire supprimé. Ce qui explique cette fuite en avant chez les dictateurs. En allant de plus en plus loin, en tuant de plus en plus de gens …

« Le profil du psychopathe est celui dont le père est absent, du moins symboliquement. Même s’il existe physiquement, il ne peut pas contrôler son fils, lui dire non. Quand le psychopathe va de plus en plus loin, en faisant hausser les enchères, il cherche ainsi les limites que son père n’a pas pu lui imposer », explique Chawki Azouri, ajoutant : « En prenant des risques en conduisant, sachant qu’il peut se faire tuer, un psychopathe cherche la limite ultime qu’il veut dépasser : la mort. Celle-ci devient ainsi la solution, le dénouement, et non plus une menace ou une punition. »
Si on « transpose » cette situation individuelle au niveau collectif, le dictateur « réfléchit » de la même façon quand il tue son peuple. La mort de milliers de personnes, et même sa propre mort ne lui font pas peur, ne le dérangent pas, puisque cette mort est un moyen pour lui de dépasser les limites.

 C’est ainsi que le dirigeant yéménite Ali Abdallah Saleh s’accroche toujours au pouvoir, malgré l’attentat qui a pu lui coûter la vie. Pour sa part, Mouammar Kadhafi a explicitement menacé de sacrifier la moitié des Libyens pour écraser la contestation populaire contre son régime, affirmant également qu’il préfère mourir au lieu de céder le pouvoir.

La dimension messianique

Au nom de la stabilité, du développement économique, de la lutte contre le colonialisme ou le terrorisme, tous les dictateurs ont violemment réprimé leur peuple durant des décennies. Les répressions des dernières révoltes ne font pas exception. La réponse de tous les dirigeants arabes contestés a été identique : « Moi ou le chaos. » Le leader se voit ainsi en protecteur ultime de la nation.

Pour Chawki Azouri, la dimension messianique est le point commun des dictateurs. C’est une question de structure et de rapport à la foule et au peuple.

« En tant que pionnier de l’analyse de la foule, Freud s’est rendu compte cliniquement, autant dans le contexte social et historique que dans le contexte individuel, qu’il y a une dimension hypnotique dans le rapport du maître à l’esclave, du Führer (le chef) avec la foule. Et en même temps dans le rapport individuel du gouvernant avec le premier cercle concentrique des partisans autour de lui et qui n’osent pas le contester », explique le psychanalyste.

Pour comprendre le modèle collectif, on revient au modèle individuel : Dans l’hypnose, le sujet hypnotisé abandonne toute sa volonté, son libre arbitre au bon vouloir de l’hypnotiseur qui peut faire de lui ce qu’il veut. Évidemment, l’hypnotiseur ne peut pas commander à l’hypnotisé de commettre un crime, parce que le surmoi (la conscience morale qui est à l’intérieur) empêche ce dernier de commettre un meurtre. Pour emmener un individu à commettre un meurtre, sachant que sur le plan collectif, c’est beaucoup plus facile, l’hypnotiseur fait appel à l’instinct de survie : Tu tueras cette personne parce qu’elle constitue une menace, un danger pour toi.

Sur le plan collectif, « ce phénomène est essentiel, puisqu’il donne au leader la possibilité, le pouvoir de domination et de faire ce qu’il veut », ajoute Chawki Azouri.

Il explique que dans nos instances psychiques intérieures (le ça, le moi, dans lequel se trouve l’idéal du moi et le surmoi), on retire « l’idéal du moi et on le met chez l’hypnotiseur ». Nous n’avons plus d’idéal du moi qui devient la personne de l’hypnotiseur. Il y a donc un appauvrissement terrifiant de la personnalité à titre individuel qui fortifie l’hypnotiseur.

Dans un mécanisme typique de mimétisme, les personnes s’identifient les unes aux autres, en perdant leur spécificité. C’est le cas du gourou d’une secte, d’un leader politique, du Führer, devant une foule de mille, un million ou dix millions d’individus qui deviennent une seule personne, manipulable à souhait par le chef qui devient lui-même comme un hypnotiseur. Telle est la dimension messianique du dirigeant déifié.

« Le mythe du meurtre du père par la horde primitive »

Pour Chawki Azouri, Freud renvoie ce phénomène à la préhistoire, juste avant le passage à l’humanité, en nous parlant du « mythe du meurtre du père par la horde primitive ». Le dictateur, par régression, et par régression de tous ceux qui sont avec lui, devient comme le père de la horde primitive. Il est lui-même la loi, il est au-dessus du droit. Il n’a donc aucune autorité supérieure à qui il peut rendre des comptes.
Le dictateur peut donc tuer autant de personnes qu’il veut, aveuglé par sa toute-puissance. Autrement dit, il se prend pour Dieu, surtout quand des manifestations pro régime s’organisent à la gloire du dirigeant. Selon la logique du dictateur, personne ne peut contester ses décisions, puisque c’est le peuple lui-même qui l’a placé dans cette position. D’où le discours de la servitude volontaire.

Le mythe du meurtre du père créé par Freud représente historiquement le passage à l’humanité. Anthropologiquement, les traces de ce passage sont, d’une part, le totem, qui est le symbole de la tribu. En même temps, il est tabou : on ne peut ni le tuer ni le manger. D’autre part, l’exogamie – qui est le fait de prendre des femmes d’autres tribus – qu’on instaure, et enfin l’enterrement des morts.
Il faut mentionner que la notion de horde primitive est darwinienne. Mais Freud l’a utilisée pour supposer ce qui s’est passé juste avant le passage à l’humain.

Le père de la horde est donc une brute très forte qui impose sa loi sur les femmes et la richesse du clan. Ses enfants décident donc de le tuer pour prendre sa place et jouir de ce pouvoir. Ils le tuent et le mangent. Or aucun d’entre eux n’est assez puissant pour prendre sa place. On décide alors que désormais personne ne fera comme le père. Aucun d’entre eux ne commettra l’inceste, aucun ne tuera son père pour prendre sa place, et pour ne pas être tenté de manger le mort, on l’enterrera. Et c’est ainsi que la première société démocratique a vu le jour. En effet, la place du père est restée vide. Et le totem symbolise le père mort, mais la place de ce père assassiné par ses fils est restée vide.

Or le dictateur est tenté par le remplissage de cette place vide. Il se prend donc pour le père. « Mais sur le plan psychique, la place du père ne peut pas être remplie, sinon on est dans la psychose, dans la folie. En effet, pour se libérer, il faut accepter que cette place doive rester vide. Dans les démocraties actuelles, cette place est remplacée par des symboles, comme le drapeau ou l’hymne national », explique le psychanalyste.
Sur le plan individuel, par contre, chaque être humain ne demande qu’une chose, malheureusement, c’est que quelqu’un occupe cette place du père pour lui donner des ordres, ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Sur le plan individuel, le libre arbitre est la pire des choses.

Parfois, le charisme peut jouer un rôle dans ce schéma. Par exemple, les femmes en général adorent ce genre de leaders charismatiques parce que ces hommes prennent la place vide du père, et deviennent « le mâle tout-puissant », faisant ainsi sortir chez la gente féminine leurs fantasmes sexuels.

Le discours politique

 Toutefois, le charisme ne joue pas un rôle prépondérant dans cette forme de structure, explique Chawki Azouri. Ce n’est donc pas le charisme de l’un ou de l’autre qui explique cette situation. C’est leur discours qui est très important. Selon lui, « si on analyse le discours sur le plan du fond, indépendamment des conjonctures, il ressort que le dirigeant autoritaire tente, même s’il ne le dit pas explicitement, d’imposer aux citoyens sa manière de pensée et ses décisions ». Ainsi, c’est uniquement au leader qu’il revient de décider ce qui est bien ou mal, refusant ainsi au peuple le droit de se libérer du joug de la dictature et de prendre ses propres décisions. « En d’autres termes, à travers son discours, ses gestes, ses expressions, le dictateur veut dire : pas besoin que vous preniez des décisions, que vous réfléchissiez. Je le fait à votre place. »

Parallèlement, les gens aiment être guidés. Les spectateurs sont sidérés par ce chef qui hurle, qui insulte, qui menace avec son doigt. Ils sont réduits à la position d’un enfant face au père, à l’instituteur.

Le psychanalyste explique, en outre, qu’il y a toujours une régression dans le discours du dictateur, qui parle à la foule un langage archaïque lié aux instincts. Le monde est ainsi scindé en deux. Ce que la psychologue des enfants, Mélanie Klein, a appelé la position schizo-paranoïde : Le bon est à l’intérieur du moi, et le mauvais à l’extérieur. C’est l’essence du discours autoritaire des dictateurs, qui coupe le monde en deux camps, le leur et les autres. En dehors du système démocratique où ce jeu fonctionne normalement, cette dichotomie devient une source d’instabilité et de conflits meurtriers dans la mesure où l’autre, pour le dictateur, serait une menace, un danger direct qu’il faut éliminer. C’est le discours confessionnel, celui lié aux islamistes, au terrorisme, aux croisés, à l’impérialisme, au colonialisme, à « l’ennemi » israélien, etc.

Là aussi, les différents dirigeants arabes ont successivement joué sur ces thèmes. Saleh et Kadhafi ont mis en exergue la menace d’el-Qaëda. Les dirigeants tunisiens et égyptiens ont jonglé avec la peur des islamistes. Hosni Moubarak et Bachar el-Assad ont également exacerbé l’identité confessionnelle pour semer la zizanie et diviser leurs opposants, entre musulmans et coptes pour l’un, entre sunnites, alaouites et chrétiens, pour l’autre.

Le déni de la réalité

À cela, il faut ajouter également le contexte géopolitique des différents pays arabes qui conféraient, et qui donnent toujours une immunité et une impunité aux dirigeants arabes. En effet, certains chefs d’État croyaient qu’ils avaient les mains libres pour réprimer et tuer à volonté estimant que la communauté internationale ne réagira pas. Kadhafi et Saleh se voyaient comme les alliés de l’Occident contre le terrorisme, Moubarak et Assad se considéraient comme un facteur de stabilité dans la région. Tous croyaient qu’ils sont intouchables, inamovibles, indispensables. En effet, la poursuite de la répression en Syrie actuellement montre à quel point Bachar el-Assad peut narguer le monde, sachant qu’il est protégé par le veto de la Russie et de la Chine au Conseil de sécurité de l’ONU. Un soutien de taille, qui étend encore plus ses pouvoirs… et ses limites.

Cette obsession du pouvoir va ainsi aveugler les dictateurs. « Le déni de réalité peut fonctionner chez le dictateur et chez les couches concentriques qui l’entourent. On déforme la réalité pour transmettre au chef des informations qui l’intéressent et qu’il veut entendre », affirme Chawki Azouri. Ce qui explique également cette fuite en avant des différents dictateurs, et les répressions sanguinaires qu’ils dirigent contre leur propre peuple. Le déni de la réalité a entraîné le ministre syrien des Affaires étrangères Walid Moallem à affirmer récemment que la Syrie va considérer que l’Europe n’existe pas sur la carte. Même s’il s’agit d’une provocation, une telle affirmation est tout à fait ridicule venant d’un haut responsable politique.

Chawki Azouri explique enfin que l’utilisation de l’Internet, des réseaux sociaux Facebook et Twitter, de Youtube, a brisé ce lien aliénant entre le dictateur et le peuple. Ce rapport individuel d’un sujet à son écran, avec un autre sujet et un autre écran, engendre ce que craignent le plus les dictateurs : Une multitude d’individualités, alors que dans la foule, la multitude des individualités disparaît dans l’identification des membres de la foule avec le chef. « Les révoltes arabes en sont la preuve », conclut-il.

Source : L’Orient-le-Jour, par Antoine AJOURY





Psychosociologue, consultant sur les questions de conflits, crises, violences et débriefing dans tous les secteurs où ces problèmes se posent.



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