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Obama et Israël, par Daniel Sibony


Obama et Israël, par Daniel Sibony

Les Palestiniens dans l'impasse voudront jouer l'ameutement, sinon des foules, du moins des représentants. Les foules, elles, semblent occupées à autre chose; dans le monde arabe, à tenter d'exister dignement; et les foules d'ici sont plus narquoises qu'il n'y paraît.

(Un vieux rusé a cru avec "Indignez-vous!" sonner la charge contre Israël, un million de gens ont acheté le texte et personne n'est descendu dans la rue. En revanche, au Sud de l'Europe, des masses de jeunes Indignés manifestent pour pouvoir vivre dignement. Tout comme dans le monde arabe, des jeunes et des moins jeunes s'indignent pour la même raison.)

Mais côté représentants, l'assemblée de l'O.N.U et d'autres assemblées analogues (Unesco, etc…) s'y prêtent. A l'ONU, on verra si les Etats arabes (avec l'Egypte et la Syrie… par exemple) vont voter d'un seul bloc, autrement dit, si l'aspect identitaire l'emporte encore sur l'aspect existentiel – du vouloir vivre. C'est une belle opposition dialectique: entre vaincre et vivre.

Si Obama, le Président américain le plus proche possible (affectivement) du monde arabo-musulman exige un Etat juif, un Etat palestinien démilitarisé, une référence déformable aux lignes de 67, sachant que l'A. P. s'est raccrochée au Hamas, il peut se croire dédouané, mais la paix n'est pas pour demain car le Hamas va garder l'axe identitaire, qui écarte le peuple juif de toute idée de souveraineté. C'est dire aussi que l'A. P. a fait un drôle de coup: se lier au Hamas pour lui faire dire ses exigences identitaires, dont elle pourrait alors paraître plus "dégagée".

Résultat? Le projet palestinien est dans l'impasse; c'est ce qui peut lui arriver de mieux, s'il veut repartir autrement. Car enfin, il a le soutien moral de tous ceux que "cette histoire de peuple juif" agace (beaucoup de monde); il a le soutien financier de l'Europe, du Monde arabe, de l'Amérique. Si avec tous ces soutiens il n'avance pas, c'est qu'il y a en lui quelque chose d'insoutenable. C'est qu'il s'est fait le symbole du refus arabe identitaire du peuple juif. Quand on est pris comme symbole, quand on s'y laisse prendre, on cautionne quelque chose d'invivable.

Or les chefs occidentaux, Obama en tête, refusent avec raison de voir cela, ils veulent que ces deux peuples vivent sans qu'il y ait un vaincu. Obama fait ce qu'il peut pour maîtriser sa fibre musulmane qui veut à la rigueur accepter un Etat juif, mais tenir compte de la ligne de 67 qui est, on peut le dire, celle de la mortification. Car les Etats arabes, après avoir trompé les Palestiniens en 48, en promettant la libération de la Palestine, les ont encore trompés en 67 avec la même promesse (plus hystérique: "jeter les Juifs à la mer"). La victoire d'Israël a fait de cette ligne le symbole du deuil. Mais les Palestiniens ont plusieurs deuils à faire: le deuil de toutes les tromperies où leurs chefs les ont enfoncés; à commencer par la toute première, celle de croire qu'ils ont la même origine que cette terre (islamique), alors qu'elle est possédée par la parole hébraïque, depuis près de 15 siècles avant l'islam. Celle de croire, on l'a vu, que leurs "frères" allaient libérer pour eux la Palestine; celle de croire que la Palestine c'est la terre des Palestiniens alors que c'est le nom donné par les Romains à la Judée, etc.

Obama a fait référence à la ligne de 67 pour évoquer une sorte de consolation, ou suggérer des deuils à faire. Mais s'il s'agit de partir de cette ligne, il faudra bien s'en éloigner; moins parce qu'elle est "indéfendable" comme disent certains, qu'en raison des changements réels qui malmènent ce beau fantasme: réécrire l'histoire. En outre, la consolation suppose qu'un deuil s'accomplit, et pour l'instant, ce n'est pas sûr.

En revanche, ce qui est plus inquiétant, c'est qu'Obama endosse un gros cliché: "la communauté internationale est fatiguée" de voir que ce Conflit ne se résout pas. Qui est la communauté internationale? Des lobbys diplomatiques dans les couloirs de l'ONU et des assemblées dérivées, où les Etats islamiques, plus de cinquante, font pression parce qu'ils veulent une victoire à exhiber devant leurs peuples opprimés qui pensent à bien d'autres choses. Pourquoi Obama se fait-il l'écho de cette "fatigue", et la donnent-il pour planétaire? Croit-il qu'on va produire ce miracle jamais vu – une entente féconde entre un Etat juif et un Etat arabe – en mettant la pression? Il faut laisser aux partenaires le temps de l'élaborer. C'est eux qui en prendront les risques, et en subiront les effets; c'est eux les premiers "fatigués"; toute autre fatigue diplomatique est une pression qu'Obama semble cautionner. En quoi il rejoint de fait, la logique de l'ameutement, mais au niveau qui est le sien: diplomatique. En quoi aussi il méconnaît les racines du Conflit – la résurgence d'un Etat juif sur une terre où l'islam a cru régler, dans son Livre, le sort des Juifs: les effacer comme peuple. Il faut laisser le temps au monde arabe d'intégrer ce retour du refoulé, qui lui sera bénéfique à long terme.

La question serait donc: dans quelle mesure l'enjeu du "Printemps arabe", c'est-à-dire l'envie de vivre et d'exister, peut entamer le carcan identitaire auquel se réfère le Hamas et bien d'autres Palestiniens. Il y aura la paix le jour où ils comprendront qu'ils n'ont qu'une carte à jouer, celle de vivre et d'exister sur une terre où c'est possible, dans leur Etat et dans celui d'Israël (où beaucoup se trouvent déjà). Alors, le "message" du peuple juif sera entendu, lui qui n'avait réellement pas d'autre choix que d'exister, et ce, sur trois millénaires.

 

Daniel Sibony

Daniel Sibony, écrivain, psychanalyste, auteur d'une trentaine de livres.

Né le 22 août 1942 à Marrakech, dans une famille juive habitant la Médina. Sa langue maternelle: l'arabe; sa langue culturelle: l'hébreu biblique; à l'âge de 5 ans il commence à apprendre le français. Il émigre à Paris à l'âge 13 ans. Etudes de mathématiques: licence puis doctorat d'Etat. Il est assistant en mathématiques à l'Université de Paris à l'âge de 21 ans, puis maître de conférence à 25 ans en juin 1967. Il devient professeur à cette Université jusqu'en 2000, y animant, outre ses cours, toutes sortes de séminaires et d'expériences originales.

Entre-temps, études de philosophie, licence, puis doctorat d'Etat en 1985 (avec, entre autres, au jury: E. Levinas, JT Desanti, H. Atlan, Michel de Certeau).

Il devient psychanalyste à 32 ans après une formation avec Lacan et son école, lire la suite

 

 







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