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Secourir les Juifs de Drancy, une ignominie ?* d’André Charguereau


Secourir les Juifs de Drancy, une ignominie ?* d’André Charguereau

Fallait-il les laisser mourir de faim sachant que personne ne viendrait à leur secours ?


Un historien américain, évoquant l’arrestation à la Libération de Georges Edinger, président de l’Union Générale des Israélites de France pour la zone nord (UGIF-Nord), [1] conclut sans ménagement que cela mit « un point final à deux années et demie d’ignominie de l’UGIF au service du camp allemand (de Drancy) ».[2] Ignominie, déshonneur extrême causé par un outrage public, action infamante, honteuse d’après le Petit Robert. Le mot est lourd de sens.[3] Fallait-il donc laisser mourir de faim les Juifs de Drancy, sachant que personne ne viendrait à leur secours ? Fallait-il refuser aux malades tout médicament, aux désespérés tout réconfort moral ?  


Début juillet 1943, les Allemands imposent à l’UGIF la responsabilité pour le camp de Drancy des approvisionnements, du service de colis, de l’équipement des déportés vers l’Est et des soins médicaux. L’UGIF accepte la tâche et Drancy devient sa principale préoccupation.[4] Cette « collaboration » de l’UGIF a été dénoncée sans détours. Nourrir, habiller, soigner les internés, c’est faire le jeu des Allemands pour qu’ils puissent conduire les déportations dans le calme, sans interférences, tel est l’un des reproches adressés par des historiens.[5]  

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De quelle interférence, de quelle opposition, de quelle résistance parle-t-on ? Demandez à ceux qui ont été emprisonnés à Drancy, des Juifs affamés, malades, ou psychologiquement à bout de forces, s’ils pouvaient seulement envisager de se soulever contre leurs tortionnaires SS. Et pour ceux qui doutent, qu’ils relisent le témoignage accablant d’Odette Daltroff-Baticle sur les enfants de Drancy.[6] 


Et que penser d’un article de Unzer Kamf, l’organe clandestin des socialistes juifs du Bund, lorsqu’il écrit à l’époque : « On dit qu’il faut entrer dans l’UGIF afin de diminuer la misère et les souffrances des masses juives. A cela nous répondons qu’on laisse mourir de faim des milliers de personnes dans les camps, que les bourreaux fassent eux-mêmes leur travail. »[7] En d’autres termes, n’intervenez pas, nous savons qu’ils affament les internés, laissez les policiers allemands et les gendarmes français faire leur sale boulot même s’il mène à la mort. 


On constate que les organisations clandestines juives de gauche regroupées dans l’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide (UJRE) se sont peu préoccupées du sort des Juifs internés à Drancy. Le 18 août, ce sont les Forces Françaises de l’Intérieur (FFI) qui délivrent les quelque 1 500 internés qui sont encore enfermés à Drancy.[8] « Dans la confusion et l’excitation des jours qui précèdent la bataille (de la Libération) le Comité et sa commission oublièrent Drancy », écrit l’historien Jacques Adler à propos de l’UJRE.[9] 


D’autres historiens accusent l’UGIF sur un autre registre. Ils reprochent à l’Union d’avoir aidé les Allemands en leur économisant un personnel et des approvisionnements qu’ils ont ainsi pu utiliser ailleurs dans leur entreprise guerrière.[10] L’argument est réel, mais d’une portée trop insignifiante pour être retenu. Le nombre d’internés à Drancy a fluctué entre 1 500 et 7 000 prisonniers.[11] Même si leur situation est bien moins grave, des millions de soldats alliés prisonniers de guerre ont été sous-alimentés dans les camps en Allemagne. Cette situation très précaire aurait entraîné des ravages parmi eux si des secours massifs de l’extérieur n’étaient pas arrivés avec l’approbation de tous.[12]


Un seul chiffre donne la dimension immense de cette aide et partant la contribution indirecte à l’effort de guerre allemand. Le seul Comité International de la Croix-Rouge (CICR) a envoyé de Suisse 2 000 wagons de chemin de fer d’approvisionnement chaque mois vers les camps de prisonniers de guerre.[13] Les Alliés ont largement financé ces secours. Ils n’ont jamais estimé qu’il fallait les arrêter parce qu’ils libéraient des approvisionnements que les nazis pouvaient utiliser pour leur machine de guerre. Pour eux la survie de leurs prisonniers était une priorité absolue. N’en va-t-il pas de même pour les dirigeants juifs lorsqu’ils ravitaillent les prisonniers juifs de Drancy ? Ce que les Alliés entreprennent à grande échelle pour leurs millions de prisonniers, les Juifs doivent-ils se l’interdire pour quelques milliers d’internés ? 

Alors que les dirigeants new-yorkais du Congrès Juif Mondial (CJM) ont sans cesse appelé en termes pressants le CICR à l’aide pour qu’il approvisionne les camps de Juifs en Allemagne, il aurait fallu que les Juifs de France, qui en ont la possibilité, refusent leur concours aux prisonniers de Drancy ?[14] L’appel pathétique au CICR de Léon Kubowitzki, en charge des opérations de sauvetage du CJM à New York, illustre l’angoisse des Juifs d’Amérique. Il termine en insistant sur la nécessité que la Croix-Rouge envoie des colis de nourriture aux Juifs dans les camps d’internement et de travail et la met en garde : « Il ne faut pas oublier que les Juifs (…) qui sont sous-alimentés sont tués quand ils n’ont plus assez de forces. »[15] Comment reprocher aux membres de l’UGIF de secourir les internés, alors que les plus hautes instances juives d’outre Atlantique adjurent le CICR d’intervenir ? Que dans le cas de Drancy ce soit à la demande des Allemands que l’UGIF ait agi ne change rien au fond du problème : secourir des hommes embastillés et abandonnés de tous. 

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Où se trouve la frontière entre le sacrifice personnel et la trahison, entre l’aide aux coreligionnaires et la collaboration avec l’ennemi ? Historiens d’aujourd’hui et organisations juives opposées à l’UGIF à l’époque sont mal placés pour situer cette frontière. Un témoin semble parfaitement qualifié pour porter un jugement. C’est Léon Meiss, le premier président du Conseil Représentatif des Juifs de France (CRIF). Créé en janvier 1944, il regroupe l’ensemble des organisations juives, y compris les communistes.[16] Se préoccupant des 1 500 internés de Drancy, Léon Meiss s’adresse aux membres du CRIF et s’exclame : « Pouvons-nous sacrifier nos malheureux frères ? Vous me répondrez que l’administration (allemande) aura à cœur de ne pas passer pour inférieure à celle des Français qui avaient géré le camp scandaleusement. Hypothèse gratuite qui implique pour nos coreligionnaires un risque que, pour ma part, je n’entends pas assumer. »[17]

Meiss a raison, le risque se confond avec la réalité. L’administration allemande n’aurait-elle pas laissé mourir de faim ces prisonniers dans les souffrances les plus atroces ? Elle n’a rien fait d’autre dans tous les camps de concentration de l’Ouest de l’Allemagne au moment de la débandade de la Wehrmacht dans les semaines qui ont précédé la victoire. On se rappelle le compte-rendu de la visite du Général Eisenhower au camp d’Ohrdruf le 12 avril 1945, les masses de morts et les squelettes vivants qui l’ont littéralement épouvanté.[18] 

*  L’UGIF a à juste titre été dénoncée comme étant comme ayant été mise en place par le gouvernement de Vichy et soumise à l’occupant allemand. Même sous cette tutelle inacceptable, Serge Klarsfeld répond à une question essentielle « Combien de Juifs doivent leur arrestation à leurs relations avec l’UGIF et combien doivent leur survie à l’activité de l’UGIF ? » Et la réponse : « Il nous paraît au total que l’UGIF a aidé incomparablement plus de Juifs à préserver leur liberté et leur vie qu’elle n’a contribué à en conduire à Drancy. »[19]

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Copyrigth Marc-André Charguéraud. Genève. 2010

 


 


 

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[1] COHEN Asher , Persécutions et sauvetages. Juifs et Français sous Vichy, Editions du Cerf. Paris, 1993,  p. 169. L’UGIF a été créée par une loi française exigée par les Allemands. Cette loi stipule que l’UGIF « a pour but d’assurer la représentation des Juifs de France notamment pour les questions d’assistance, de prévoyance, de reclassement social. Elle remplit les tâches qui lui sont confiées dans ce domaine par le gouvernement. »


[2] COHEN Richard, The Burden of Conscience. French Jewry’s Response to the Holocaust. Idiana University Press. Bloomington and Indianapolis, 1987, p. 101. Richard Cohen est professeur assistant à la Hebrew University of Indiana.


[3] PETIT ROBERT, 2003, p. 1306.


[4] COHEN, 1987, op. cit. p. 89 et 100.


[5] COHEN, 1987, op. cit. p. 101.  PRESSER J. Ashes in the Wind- The destruction of the Dutch Jews, Wayne University Press, Detroit, 1988, p. 428. Même remarque pour le camp hollandais de Westerbork.


[6] CHARGUERAUD Marc-André, Survivre. Français, Belges, Hollandais et Danois face à la Shoah, Cerf /Labor et Fides, Paris/Genève, 2006, p.15 et ss.                                 


[7] RAYSKI Adam, Le choix des Juifs sous Vichy. Entre soumission et résistance, Editions de la Découverte, Paris, 1992, p. 83.


[8] COHEN 1987, Op. cit. p. 101.


[9] ADLER Jacques, The Jews of Paris and the Final Solution, Oxford University Press, New York et Oxford, 1985, p. 221. KRIEGEL Annie, Ce que j’ai cru comprendre, Robert Laffont, Paris, 1991, p. 232.


[10] ZUCCOTTIuccotti Susan, The Holocaust, the French and the Jews, Basic Books, New York, 1993,  p. 63. Il y eut parfois des approvisionnements que les Allemands s’approprièrent.


[11] L’ACTIVITE DES ORGANISATIONS JUIVES SOUS L’OCCUPATION, CDC, Paris, 1947, p. 204. COHEN, 1987, Op. cit. p. 101.


[12]  Sans compter les millions de prisonniers de guerre russes qui ne purent être secourus et sont morts en masse.

[13] DURAND André. Histoire du Comité International de la Croix-Rouge. De Sarajevo à Hiroshima, Institut Dunand. Genève 1978, p. 361.

[14] Le CICR n’a pas pu approvisionner les camps de concentration allemands où se trouvaient des “ internés civils ” et parmi eux de nombreux Juifs, car l’accès lui étant refusé par les Allemands, il ne pouvait pas contrôler que les prisonniers reçoivent effectivement les secours. A Drancy, la situation fut différente, car à partir de juillet 1943, l’UGIF avait ses représentants sur place.

[15] PENKOWER Monty. The Jews Were Expandable. Free World Diplomacy and the Holocaust. University of Ilinois Press, Chicago 1983, p. 226.

[16] WIEVIORKA Anette. Ils étaient Juifs, résistants et communistes. Denoël, Paris 1986, p. 201.

[17] KLARSFELD Serge, Vichy-Auschwitz. Le rôle de Vichy dans la solution finale de la question juive en France, 1943-1944, Fayard, Paris, 1985,  p. 174.

[18] CHARGUERAUD Marc-André, Silences meurtriers. Les Alliés, les Neutres et l’Holocauste, Cerf/Labor et Fides, Paris-Genève 2001, p. 259 ss.

[19] KLARSFELD, op. cit.1985, p. 171.








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