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Heureux comme un Juif en Belgique, par Christophe Goossens, avocat.


Heureux comme un Juif en Belgique, par Christophe Goossens, avocat.

Vous êtes un Juif moyen, de nationalité belge.

C’est la rentrée des classes. Vous vous réveillez le matin et vous allumez la radio. En vous rasant, vous entendez qu’un homme politique belge, commissaire européen, ancien ministre des affaires étrangères, pense qu’il est impossible de parler du conflit israélo-arabe avec un « Juif moyen », donc avec vous. Parce que vous êtes irrationnel et que vous croyez dur comme fer que vous avez toujours raison. Vous êtes humilié par la généralisation raciste ainsi faite par un haut représentant politique de votre pays.

Et vous pensez immédiatement : ce n’est pas vrai, j’ai toujours défendu la solution « deux peuples pour deux Etats », je n’ai jamais nié la responsabilité israélienne, je pense simplement que la paix se fait à deux, et que les responsabilités sont partagées dans la poursuite du conflit. Est-ce tellement irrationnel ?

Déjà huit heures, vous filez déposer vos enfants à l’école. Vous allez peu à la synagogue, mais vous avez choisi une école juive, pour qu’ils puissent apprendre l’hébreu, maintenir leurs traditions et connaître les spécificités de leur histoire. Or les écoles juives sont entourées d’épais pieux de béton pour se protéger des attentats, et doivent être surveillées en permanence par des gardiens privés, souvent accompagnés de policiers portant gilets pare-balle et mitraillettes. Vous traversez avec vos enfants le sas d’entrée surveillé par des caméras, et vous vous dites : décidément, nous les Juifs sommes un peu paranos.

Puis vous vous souvenez de quelques attentats meurtriers ayant ciblé des lieux identifiés comme juifs. Pas israéliens, simplement juifs. En Belgique : grenades lancées sur un groupe d’enfants juifs montant dans un autocar à Anvers (1980, un mort), voiture piégée contre une synagogue à Anvers (1981, deux morts), et mitraillage d’une synagogue à Bruxelles (1982, 4 blessés dont deux graves). Et à l’étranger, plus récemment : la synagogue de Djerba (2002, 21 morts), la synagogue d’Istanbul (2003, 29 morts), les attentats de Casablanca notamment contre des cibles juives (2003, 45 morts en tout), les attentats de Bombay notamment contre un centre culturel juif (2008, 173 morts en tout). Cette répétition est-elle le fruit du hasard ? Vous vous rappelez alors que Ben Laden appelle à la guerre sainte contre les « Juifs » et les croisés. Pas les Israéliens, les Juifs. Vous vous souvenez qu’une association bruxelloise très active a appelé les musulmans, sur son site internet, à « se munir de destriers de guerre. Et par la suite, le peuple juif périra ». Pas le peuple israélien, le peuple juif. Vous vous rassurez en vous disant que ces musulmans-là sont très minoritaires. Mais en votre for intérieur, vous vous dites : pourvu que ces musulmans minoritaires continuent à choisir d’autres synagogues que celle où je vais, et d’autres écoles juives que celle de mes enfants. Et vous avez honte de votre réflexe égoïste mais tellement humain.

A midi, vous déjeunez avec un collègue dans une taverne du centre-ville. On ne sait pourquoi, un quidam vous accoste et vous demande ce que vous pensez de la politique israélienne, « bien sûr, vous les Juifs avez souffert pendant la guerre, mais tout de même, est-ce une raison de faire la même chose aux Palestiniens ». Pourquoi vous ? Avez-vous l’air tellement juif ? Tellement différent ? Et puis, en quoi êtes-vous responsables de ce que fait le gouvernement israélien ? N’êtes-vous pas un Belge comme les autres ? Pour vous débarrasser de l’importun, vous répondez non sans un certain embarras qu’il a certainement raison, mais que maintenant, s’il-vous-plaît, vous voudriez bien terminer de déjeuner.

Le soir venu, vous ne pouvez vous empêcher de penser à ce que vous a dit cet inconnu : les Juifs feraient aux Palestiniens ce qu’ils ont eux-mêmes subi pendant la guerre. Vous voyez sur internet les images d’une grande manifestation, dont le mot d’ordre fut « Gaza = Auschwitz », réunissant des dizaines de milliers de personnes en présence de plusieurs présidents de partis politiques francophones. Et vous vous dites : ainsi le peuple juif, mon peuple, dont le seul Etat au monde est Israël, serait devenu par un effrayant retournement de l’histoire une nation de nazis exterminant les Palestiniens ? Et si c’était vrai, ne faudrait-il pas alors éradiquer cet Etat, cette nation, traquer ces nouveaux nazis pour les empêcher de nuire ? Peut-on conclure un accord de paix avec des nazis ? Ou faut-il les combattre jusqu’à ce qu’ils capitulent ? Bien sûr vous savez, vous, qu’Israël n’a strictement rien à voir avec le nazisme. Tout le monde sait cela. Mais qui le dit ? Ceux qui font cette comparaison ignorent-ils qu’en associant Israël au mal absolu, ils encouragent un climat d’hostilité contre vous, le Juif moyen qui ne se désolidarise pas tout à fait d’Israël et qui est donc complice des nouveaux nazis ?

Le lendemain, vous ouvrez votre quotidien favori, curieux de lire la polémique qu’assurément, les déclarations de votre ancien ministre auront suscitée. Et vous y lisez qu’en affirmant qu’il est impossible de parler avec vous, l’éminent diplomate aurait « bravé les tabous » et « dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas » (Le Soir, 4 septembre 2010). Vous pouviez imaginer qu’un individu dérape, fût-il un homme politique de premier plan.

Mais si c’est là ce que tout le monde pense tout bas, avez-vous encore une place dans la société ? Vous poursuivez votre lecture et apprenez qu’à l’Université Libre de Bruxelles, temple de la pensée libre, on peut diffuser un film à la gloire du comédien Dieudonné M’bala M’bala, qui fut comique autrefois mais est aujourd’hui tellement obsédé par les Juifs qu’il les qualifie de « chiens ». Pas les Israéliens, pas les sionistes, les Juifs. Il a été condamné à plusieurs reprises par les tribunaux français pour incitation à la haine antisémite, mais certains de ses amis, invités dans l’enceinte de la pensée libre, défendent les qualités pédagogiques de l’histrion, tout en regrettant au passage que la loi sur le négationnisme leur interdise d’exprimer leur opinion sur les chambres à gaz. Le tout suscitant, dans les pages de votre quotidien habituel, une sorte de débat « pour ou contre » (Le Soir, 23 septembre 2010). Incrédule, vous lisez de doctes dissertations, et pour un peu, vous ne seriez même plus surpris si votre journal titrait : « le Juif moyen est-il ou non un chien ? ».

Pris de vertige, vous vous demandez si ce pays, la Belgique, est encore le vôtre. Vous vous efforcez de chasser ce doute, de vous convaincre que la Belgique que vous aimez est une démocratie vigoureuse respectant la liberté de culte, un Etat de droit doté d’un système judiciaire indépendant et de législations contre le racisme et le négationnisme, et qu’il y a toutes les raisons pour que les Juifs y soient aussi heureux qu’ailleurs, voire davantage.

Mais en vous-même, une petite voix ne cesse de vous répéter, obsédante, insidieuse : pourrai-je un jour vivre comme tout le monde ?


Christophe Goossens, avocat.

vendredi 01 octobre 2010, lesoir.be







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  • 2 thoughts on “Heureux comme un Juif en Belgique, par Christophe Goossens, avocat.

    1. Pat

      Excellente description de la situation mais mauvaise question finale. Vouloir « vivre comme tout le monde » amène inévitablement à l’assimilation. Vouloir « vivre normalement en galout en restant juif » est un souhait plus raisonnable, bien que les millénaires passés semblent montrer que c’est un peu utopique. Sinon on peut aussi essayer de vivre en juif sur la terre d’israel … 🙂

    2. courtois

      1 des morts on en a tous eux (proche ou moins proche)
      2 le passer est le passer (pas l’oublier mais pas le revivre)
      3 il y a d’autres moyens que les armes pour ce faire entendre et surtout se faire comprendre
      4 savoir rire de tous et de soi même est déjà un grand pas en avant
      5 salutations

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