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Comment pense Mahmoud Abbas, et pourquoi il ne signera jamais la fin définitive des hostilités


Comment pense Mahmoud Abbas, et pourquoi il ne signera jamais la fin définitive des hostilités

A priori, le comportement de Mahmoud Abbas semble bien étrange. Tout représentant palestinien est censé répondre à une vieille aspiration nationale de son peuple en lui donnant enfin un état. Il bénéficie pour cela d’un consensus inédit des nations du monde, propre à lui faciliter grandement les choses. Il a même l’accord de principe de son adversaire, Netanyahou ayant donné à de nombreuses reprises son agrément pour une solution à deux états. Or, au lieu de battre le fer tant qu’il est chaud, voila que le dirigeant de Ramallah multiplie les conditions préalables à la négociation, c’est à dire à la possibilité même de l’apparition de cet état.
Ainsi, Mahmoud Abbas vient de confirmer après la réunion de la Ligue arabe du 8 octobre et sa rencontre du 11 avec des ministres des affaires étrangères européens, qu’il maintient son exigence préalable d’un gel total et sans limites dans le temps des constructions dans les implantations avant de reprendre le dialogue. S’il n’a pas confiance en ses vis-à-vis israéliens, pourquoi ne les met-il pas au pied du mur en démontrant à travers des négociations leur mauvaise foi ou leur refus de facto de consentir cet état ? Quant aux constructions qui durent depuis plusieurs décennies dans les implantations et à Jérusalem Est, elles n’ont pas empêché de négocier pendant des lustres. Et on sait bien, après l’évacuation du Sinaï, du Liban-sud, de l’essentiel des anciennes Judée et Samarie, puis de Gaza en 2005, que, constructions ou pas, Israël se retire effectivement des territoires qu’il s’est engagé à quitter.

Abbas n’a donc aucune raison de ne pas s’asseoir un bonne fois à la table des négociation, le sésame de ce fameux état, sa raison d’être comme leader. L’hypothèse de la création unilatérale d’un état palestinien validée par l’ONU, qu’il veut tenter selon ses déclarations, n’est pas vraisemblable, sauf pour Bernard Kouchner et la diplomatie française, peut-être aussi pour l’Espagne et la Norvège. En effet, la faiblesse politique insigne d’Obama aux Etats-Unis et les options pro israéliennes de son opinion et de son Congrès, rendent très improbable l’adoption d’une résolution dans ce sens par le Conseil de sécurité. L’alternative d’un démantèlement de l’Autorité palestinienne brandie en même temps est tout aussi hypothétique. Comment vivraient alors l’énorme bureaucratie palestinienne, les services dédiés à la guerre médiatique de délégitimation contre Israël, et les caciques de l’OLP et du Fatah, luxueusement traités et pas toujours indifférents aux sirènes de la corruption ?
Pourtant, si l’Occidental veut bien quitter sa propre vision du monde pour épouser le regard du Moyen-oriental, l’attitude de Abbas et ses véritables desseins lui apparaitront dans leur rationalité avec parfois une pointe d’habileté. Pour lui la puissance d’Israël est déjà neutralisée. Son isolement international toujours extrême, témoigne à la fois de ses divisions intérieures persistantes et du déclin rapide de ses soutiens occidentaux sur la scène mondiale, celui des Etats-Unis en premier. Pourquoi négocier un accord de cessation définitive des hostilités alors que l’adversaire a déjà un genoux à terre ?

Aux yeux d’Abbas, ses adversaires sont éreintés
L’Occident (y compris les diasporas juives et une bonne partie des Israéliens) voit un immense écart entre la puissance d’Israël, économique, militaire, organisationnelle, technologique et l’indigence palestinienne : une économie fragile portée à bout de bras par l’étranger, des divisions politiques impossibles à régler, et le chaos du terrorisme qui guette. Cet écart est d’ailleurs censé justifier des pressions compensatrice sur Israël et une grand tolérance pour les coups de sang et les impérities du petit Poucet arabe. Pourtant, fort de multiples appuis plus ou moins avouables, ce petit Poucet est convaincu d’être parvenu à neutraliser totalement la supériorité stratégique de son vis-à-vis. Il est exclu qu’Israël utilise ses moyens économiques et technologiques pour imposer sa volonté, ni bien entendu ses moyens militaires. La force palestinienne en termes de soutiens politiques et diplomatiques dans l’arène internationale (ceux des Etats-Unis et de l’Europe en premier) oblige aujourd’hui Israël à quémander des négociations et la reconnaissance de son statut d’état du peuple juif, à s’interdire toute extension du périmètre géographique des implantations, et à laisser souvent les Palestiniens contester sa souveraineté et ses lois sur son territoire national.
Mahmoud Abbas perçoit tout cela à sa façon, et il l’intègre dans son attitude politique face aux Israéliens, mais aussi face aux Américains. On l’a vu rabrouer publiquement Barack Obama, à Washington, les yeux dans les yeux, quand le président américain lui a timidement demandé de freiner les campagnes d’incitation à la haine de son appareil de propagande. Il se moque bien de priver aujourd’hui le même président, en quête d’un bilan avant de très difficiles élections, du précieux succès que constituerait pour lui la poursuite sous son égide des négociations israélo-palestiniennes.


Non content d’avoir, pense-t-il, neutralisé Israël et tenu la dragée haute à l’oncle Sam, comme tous les Arabes, Mahmoud Abbas veut voir beaucoup plus loin et plus large. Comme eux, il perçoit les Etats-Unis, pas tant l’allié que le garant irritant d’Israël, comme une puissance en plein déclin, paralysée par son enlisement militaire en Irak et en Afghanistan, moralement atteinte, profondément affaiblie au plan économique et financier, et surtout en pleine crise de leadership au fil des échecs du très pale Obama. La montée des pays émergents, le retour de la Russie, la donne démographique implacable, l’infantilisme de l’Europe, tout cela dessinerait un déclin rapide de l’Occident dans les affaires mondiales. En France des membres de l’élite du pouvoir pensent d’ailleurs exactement de la même façon.(1) Pour Abbas, la petite place-forte occidentale qui s’étend du Néguev à la Galilée devrait logiquement être le premier pion sacrifié, même si ce n’est pas pour tout de suite.


Et puis où en est son ennemi le plus direct, Israël ? Sous un vernis de puissance et de dynamisme, il est bousculé par les campagnes de délégitimation, il est montré du doigt, inculpé en puissance par la Cour pénale internationale, ciblé par les campagnes de boycott et de désinvestissement, voué aux gémonies pour avoir riposté à plusieurs milliers de tir d’artillerie balistique en provenance de Gaza sur son territoire et sa population. Isolé comme jamais au plan diplomatique, il a été la cible continuelle de son principal soutien depuis l’arrivée au pouvoir de Barack Obama. Menacé sur son front nord par le très puissant arsenal du Hezbollah, sur son front sud par le Hamas, ciblé par les programmes balistiques et nucléaires de la Syrie et de l’Iran, alerté par le violent retournement de son ancien partenaire turc, Israël semble tous les jours moins invincible. A maints égard, avec l’influence persistante des post-sionistes dans ses université et parmi ses élites, l’usure d’une population soumise à des tensions permanentes qui vit péniblement l’opprobre internationale, la véhémence quasi séparatiste des représentants Arabes israéliens, la situation intérieure d’Israël semble être pour Abbas, pas plus fameuse que sa position dans le monde.


La religion et la variable temps


Abbas prend en compte tout cela à sa façon ; comme ennemi, isolé, affaibli, tourmenté par l’adversité, Israël lui parait être un fruit mûr, tout près de tomber. Pourquoi alors la folie d’une négociation et d’un accord de paix qui le remettraient en selle alors qu’avec un peu de patience et la poursuite de la stratégie actuelle, la victoire se dessine à ses yeux avec de plus en plus de netteté ? Cela peut prendre beaucoup de temps et coûter à plusieurs générations de Palestiniens leur avenir, leur niveau de vie, leur développement. Mais pour les leader arabes dont il est une figure typique, ni le peuple ni le temps ne sont des contraintes de gouvernement. La férule des mosquées et les polices totalitaires les affranchissent de ces turpitudes occidentales comme la majorité des régimes arabes en fait la preuve tous les jours.


Abbas est persuadé d’avoir du temps à revendre et des adversaires en déconfiture. Mais il ne veut pas d’accord définitif avec Israël pour une raison peut-être encore plus décisive. Il sait que s’il signe ce genre d’accord, il aura concédé aux Infidèles une part de la terre d’Islam, même si elle est minuscule (Israël couvre un peu plus de 20.000 km2 contre 13,5 millions de km2 pour le monde arabe) et qu’il s’agit là d’un crime passible des foudres de la religion. Il est déjà désigné comme traitre par le Hamas et beaucoup d’autres arabes, et le crime blasphématoire perpétré en paraphant un traité avec les dhimmis juifs lui vaudrait une levée de moudjahidines, prêts à perdre la vie dans l’extase pour lui trancher la gorge. Les accords d’Oslo à peine signés Arafat s’était répandu sur les ondes et dans les mosquée pour dire qu’il n’avait passé, comme naguère le prophète, qu’une paix d’Houddaybia, une manière de tromper l’adversaire dans l’attente du moment favorable. Anouar al-Sadate était allé, lui, au bout de son destin.


Ce sacré gel !


Ou le gel total, ou les négociations dit Abbas aux Israéliens, comme s’il était le maître du jeu. C’est donc bien un prétexte pour éviter de se condamner soi-même à mort en risquant un accord. En réalité c’est bien plus que cela. Contrairement aux analyses de nombreux occidentaux, l’étrange focalisation de Abbas sur le gel de la construction dans les implantations est d’une suprême habileté dans la culture qui est la sienne. Abbas sait parfaitement qu’Israël se retirerait sur les lignes prévues par un accord, indépendamment des infrastructures et des constructions. Mais en exigeant avec obstination ce gel, il sait aussi qu’il alimente la rhétorique de la « colonisation » qui transperce si facilement les cœurs, les âmes, et les principes chez les Occidentaux, surtout les Européens auto-sidérés par leur pseudo culpabilité.


Bien plus, sa requête inflexible renvoie aussi à une toute autre réalité, bien identifiée par Daniel Gordis (2). L’interdiction de bâtir des maisons pose une camisole sur la dynamique vitale d’Israël qui s’incarne dans le projet de construire et de reconstruire inlassablement la fondation d’un nouveau foyer. Elle met l’avenir sous entrave, dextérité suprême pour asphyxier l’espoir et l’élan créateur, les deux ingrédients majeurs du projet sioniste de construction d’une patrie pour le peuple juif. On peut ajouter qu’en paralysant l’activité des Israéliens, Abbas peut afficher devant son peuple une victoire morale, une humiliation de l’adversaire à qui il fait toucher les épaules sans même avoir à combattre. Cette affichage de l’humiliation de l’adversaire est une bombe morale, une posture de victoire au fondement de la légitimité et de la crédibilité du chef dans les relations tribales qui règlent aujourd’hui encore la dévolution de l’autorité chez les Palestiniens.


A présent négocions !
Les négociations peuvent-elles reprendre? Bien sûr ! Les Palestiniens savent être pragmatiques, et s’il le faut, laisser se dissiper dans les limbes des exigences hier non négociables. D’autant qu’ils faut bien ménager les bailleurs de fonds européens et américains… De plus ils savent parfaitement se servir de la négociation comme d’une tribune permanente pour accabler quotidiennement l’adversaire, faire peser sur lui des pressions considérables et obtenir concession sur concession.

Si Abbas ne signera jamais, comme on l’a vu, un traité mettant un terme définitif au conflit, il peut utiliser le processus en cours pour engranger des avantages politiques et territoriaux. L’espoir de faire adopter par l’ONU la création unilatérale d’un état palestinien imposée à Israël est la perspective la plus alléchante. En effet, vue dans les lunettes d’un leader arabe moyen-oriental comme Mahmoud Abbas, la démarche aurait un double avantage : celui d’humilier l’adversaire encore une fois et, aussi important, d’obtenir un succès diplomatique sans avoir eu à négocier ou à signer personnellement un texte. Dans la culture arabe traditionnelle, la notion de compromis est inexistante. Il n’y aurait pas de terme correspondant au mot « compromis » dans la langue arabe : la relation à l’adversaire relève du jeu à somme nulle. Ce que l’un gagne, l’autre le perd, il n’y a pas de sortie coopérative d’un conflit sauf à sacrifier « l’honneur », le socle des rapports interhumains. C’est sur ce plafond de verre de la culture tribale que les solutions de paix se sont brisées à l’Est du Jourdain depuis près d’un siècle.


Abbas pourrait aussi tirer parti de la négociation dans la lignée de la vieille doctrine des étapes, importée par l’OLP du communisme sino-vietnamien et consacrée dans une résolution de l’OLP de juin 1974. Dévorer l’adversaire bouchée par bouchée, au lieu de l’avaler d’un coup. Le possible au lieu du fantasme. Les accords d’Oslo resteront comme la grande percée de cette doctrine stratégique puisque l’OLP et le Fatah purent disposer d’un territoire, d’une population et des ressources d’un quasi-état pour poursuivre leur projet. Abbas pourrait aujourd’hui faire reculer les lignes israéliennes vers celles de 1949 et obtenir une partition de Jérusalem.


Mais son analyse de la situation stratégique de son adversaire israélien, et sa volonté d’échapper au rôle infamant de traitre ou de « sioniste arabe » ainsi qu’au sort promis à de telles figures, lui interdiront surement d’apposer sa signature sur un texte quelconque instituant un pouvoir Infidèle, juif de surcroît, sur une terre d’Islam que l’on désigne aujourd’hui par la formule onirique « d’un état palestinien vivant en paix aux cotés d’Israël ».


Ce qui est au fondement du délire de Mahmoud Abbas, c’est au fond une philosophie de l’optimisme stratégique, que l’on retrouve sans coup férir dans la pensée totalitaire. La passion de la victoire et de la domination, la soif de gagner et d’imposer sa volonté ont  avant tout produit des fantasmes. Celui de la chute tendancielle du taux de profit (l’ensevelissement imparable du capitalisme), l’idéologie de la lutte finale, la naissance du Reich pour 1000 ans, l’effondrement inéluctable de l’impérialisme, l’Islam triomphant sur l’humanité entière, etc. Ces doctrines sous-estiment toujours la force de ceux qu’elles désignent comme les ennemis. Elles sous-estiment les conflits internes et les failles béantes dont elles sont pétries. Abbas rêve que ses adversaires sont à terre mais il devrait quitter ses songes. Si Israël s’évanouissait, il aurait sur le pas de sa porte le rictus de Khaled Meshaal et la face grimaçante de Mahmoud Ahmadinejad. Sa personne et son problématique état en souffriraient beaucoup. Un état juif puissant est, tout bien pesé, de bien meilleure fréquentation.

Par Bensimon Jean-Pierre

Notes


(1) Pensons par exemple à Hakim El Karoui, l’ancienne plume de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, aujourd’hui banquier chez Rothschild. Il vient d’écrire un ouvrage Réinventer l’Occident. Essai sur une crise économique et culturelle, sur le thème de la déoccidentalisation du monde qui lui est particulièrement cher.

(2) Voir To build or not to build – why it is the question in Jerusalem Post du 8 oct 2010 http://www.jpost.com/Opinion/Op-EdContributors/Article.aspx?id=190497 Traduction par Objectif-info sous le titre Pourquoi Mahmoud Abbas tient-il tellement au gel des constructions ? http://www.objectif-info.com/index.php?id=1484

par Jean-Pierre Bensimon pour Objectif-info, le 15 octobre 2010










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