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Islam/Occident – BENOÎT XVI de Ratisbonne aux Bernardins – Par A. R. Arbez


Islam/Occident – BENOÎT XVI de Ratisbonne aux Bernardins – Par A. R. Arbez

Après le massacre de 50 fidèles et de 3 prêtres catholiques syriaques dans la cathédrale de Bagdad la veille de la Toussaint, et après les autres crimes encore perpétrés contre une population chrétienne autochtone terrorisée, Benoît XVI déclarait il y a une quinzaine de jours : « on ne peut pas utiliser la violence au nom de Dieu ! » Et il ajoutait : « Les religions devraient inciter à un usage correct de la RAISON et promouvoir des valeurs éthiques ». Il est vrai qu’un dieu qui pousse à tuer en son nom ne peut être qu’une idole païenne hostile à tout humanisme. Benoît XVI a eu le courage de montrer combien le refus islamique d’associer la raison à sa démarche religieuse fait peser une grave menace sur nos libertés et notre sécurité. Cela d’autant plus que les gardes-fous issus de la civilisation judéo-chrétienne s’effondrent les uns après les autres, sapés par une culture laïciste qui cible le christianisme mais ferme complaisamment les yeux sur une islamisation invasive au quotidien.

C’est pourquoi, déjà en 2006, à l’Université de Ratisbonne, le pape cite un passage du 16ème siècle relatant l’entretien entre l’empereur orthodoxe Manuel II Paléologue et un musulman cultivé : « L’empereur connaissait les dispositions développées et fixées dans le coran à propos de la guerre sainte. Il dit avec rudesse à son interlocuteur musulman : montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu y trouveras seulement des choses mauvaises et inhumaines, comme sa mission de diffuser par l’épée la foi qu’il prêchait ». Cette citation, extraite du contexte d’un discours même pas encore traduit, suscita aussitôt un embrasement inimaginable dans le monde islamique. La rue musulmane explosa de rage, on brûla l’effigie de Benoît XVI, une religieuse dévouée aux autochtones depuis trente ans fut assassinée en Somalie, on incendia plusieurs églises dans les Territoires palestiniens, en Iraq et en Inde.-

Or Benoît XVI offrait dans son exposé historico-théologique une clé de lecture critique générale, qui s’applique à toutes les religions (christianisme compris) : violenter au nom de Dieu est inacceptable, car Dieu a un lien avec la raison. Comment poser autrement les bases d’un dialogue entre civilisations qui se fonde sur des relations ouvertes à l’altérité ? En citant le Paléologue, Benoît XVI voulait rappeler un constat historique indéniable : Mahomet a prêché sa foi par l’épée, il a autant été chef de guerre que chef religieux. La préoccupation majeure du pape, c’est la situation spirituelle du monde contemporain, en fonction de laquelle il dénonce la vision théocratique de l’islam, concept absolutiste qui autorise à violenter au nom du divin. Cette perversion haïssable n’est pas seulement présente dans l’islam; elle a aussi existé ponctuellement dans le christianisme à certaines époques bien précises, Benoît XVI le reconnaît ouvertement.

Cela dit, il ne faut pas confondre ce qui est conjoncturel avec ce qui est structurel, comme le font souvent les vulgarisateurs médiatiques avec l’équation « religion = violence ». Car la grande différence, entre islam et christianisme c’est que les textes fondateurs musulmans ne disent pas la même chose que les judéo-chrétiens. En islam, le rapport religion-violence est particulièrement imbriqué, et il suffit de lire le coran et les hadiths, mais aussi les biographes musulmans de Mahomet (Mouslim, Boukhari, etc) pour s’en faire une idée précise. Face à ce dilemme, Benoît XVI affirme avec conviction que si l’on croit que Dieu est entré en relation avec l’être humain doué de raison, la religion ne doit jamais servir de caution et d’alibi à la violence. Pour étayer philosophiquement cette approche, le pape insiste sur la dimension hellénistique de la raison : il estime que si l’on structure la pensée religieuse en lui offrant des outils conceptuels de discernement, on lui évite toutes les déviances.

En effet, une foi authentique ne peut se propager par la violence car elle est le fruit de l’âme, raisonnable, capable de réflexion et de dialogue. Dans sa Révélation, Dieu s’est rendu intelligible à l’homme raisonnable, et la raison joue donc son rôle dans la compréhension humaine de la volonté de Dieu et de ses commandements bénéfiques pour la vie en société. Le Paléologue, élevé dans la philosophie grecque, dit le pape, proclame le lien entre la raison et la foi dans le but de contester formellement la démarche islamique et ses penchants belliqueux.

C’est bien ce que confirme El Tayeb Houdaïfa, chroniqueur de La vie Eco, lorsqu’il écrit que la période islamique du 7ème siècle fut « trop préoccupée par les conquêtes d’expansion militaire et pas assez par l’usage de la raison ». Il y eut aussi des assassinats successifs pour la succession dynastique de Mahomet (Omar, Othman, Ali). C’est ce qui a donné lieu à la rivalité séculaire entre sunnites et chiites, qui s’affirme de plus en plus dans l’axe Iran-Liban. El Tayeb Houdaïfa enfonce le clou : « l’après-prophète s’illustra plus par l’empire de la déraison que par le gouvernement de la raison ».

Cependant, une chance nouvelle de profonde réforme était apparue, lorsqu’aux 8ème et 9ème s. les Arabes firent traduire dans leur langue les œuvres des philosophes grecs qu’ils venaient de découvrir par leur conquête. Comme ils ne connaissaient pas le grec, ce sont les juifs lettrés et les savants chrétiens – nestoriens en particulier – qui réalisèrent pour eux ces traductions grâce au syriaque.  De ce fait, la popularisation des œuvres grecques en milieu arabo-musulman suscita rapidement la première école théologique islamique importante, celle des mutazilites – avec Wasil ibn Ata, fondateur du kalam, la théologie spéculative. Intellectuellement attractive, cette théologie mutazilite fut établie comme doctrine officielle par le calife Al Mamun (814-833), mais une opposition farouche fit rapidement chuter cette démarche philosophique trop inspirée des Grecs. Pour contrer cette pacification de la religion mahométane, Al Achari  développa une ligne dure attribuant tout à Allah et rendant la raison de l’homme inopérante. Puisque l’individu est prédestiné dans ses moindres faits et gestes, c’est le mektoub qui régit tout selon le bon plaisir d’Allah, croyance doctrinale officielle encore de nos jours.

Au 11ème et 12ème s. Al Farabi et Al Kindi furent des penseurs musulmans  développant l’idée d’une liberté éclairée par la raison, mais Ghazali leur adversaire réagit par un ouvrage intitulé « Destruction des philosophes ». Même Averroes, un siècle plus tard, se retrouvait disqualifié au nom même de ce reflux vers un islam dur des origines. (Signalons au passage qu’Averroès si facilement présenté comme un grand esprit humaniste et libéral, fut l’auteur militant d’un terrible traité du djihad contre les non-musulmans, dans lequel il demandait au pouvoir islamique de ne manifester aucune tolérance envers les juifs et les chrétiens, afin de garantir la suprématie de l’islam). Dès lors, l’étau se refermait jusqu’à nos jours avec le redressement doctrinal opéré par Ghazali, freinant toute investigation philosophique en islam. C’est ce que l’on appelle la « fermeture des portes de l’ijtihad ».

Dans la même période, (au 11ème siècle), un autre théologien musulman célèbre refusait lui aussi fermement toute ouverture vers la raison, il rejetait toute influence philosophique grecque. C’est Ibn Hazm, que Benoît XVI a présenté explicitement dans son discours de Ratisbonne : pour ce juriste, Allah est pure transcendance sans aucun lien avec la raison humaine ni avec la vérité. L’idée était bel et bien de revenir à l’islam pur et dur du temps du prophète, considéré comme âge d’or de l’islam ; c’est le salafisme, courant musulman radicalisé qui gagne du terrain partout aujourd’hui, des montagnes afghanes aux banlieues françaises.

Dans la même logique, Ibn Hazm préconisait la lecture littérale du coran, c’est l’école zahirite, (le zahir = sens apparent). Tout lecteur du coran qui doute, ne serait-ce que d’une seule lettre, est kafir, incroyant, infidèle. Le kufr, c’est l’impiété, punie de persécution en ce monde et de l’enfer dans l’autre.

Le coran ne recèle donc aucun sens caché, comme le prétendent les soufis, considérés par l’islam officiel comme une secte ésotérique et hérétique. Il est assez paradoxal de remarquer que Ibn Hazm donnait cette impulsion de repli à l’islam, alors même que – à l’inverse – se développaient en Europe chrétienne les premières grandes universités occidentales. Elles constituaient un lieu d’érudition où l’on pouvait discuter et mener des disputationes contradictoires, où l’on s’exerçait à confronter des arguments et avancer des hypothèses de compréhension des connaissances.

Mais de par sa posture, Ibn Hazm est devenu en même temps l’un des théoriciens du djihad, en tant que guerre d’expansion de l’islam, et cela, dans la fidélité aux opérations guerrières des origines, c’est à dire la conquête obligatoire des territoires infidèles s’accompagnant du traitement impitoyable des non musulmans, les dhimmi, comme le préconise le coran. Autre aspect particulier d’Ibn Hazm, son antisémitisme virulent. Le légiste musulman était engagé à fond dans la polémique antijuive et antichrétienne. Il martelait dans son traité Al Fisal l’intolérance absolue envers la catégorie coraniquement dénommée les « gens du Livre », Ahl al Kittab, avec de multiples imprécations contre la Torah désignée comme fiction mensongère. Il maudissait même tout musulman qui vivrait en bonne intelligence avec des juifs ou des chrétiens, considérés par le coran comme falsificateurs de la révélation divine.

Ce n’est donc pas par hasard que Benoît XVI prenait le soin de relever la position d’Ibn Hazm dans son analyse, vu tout ce qui en découle sur le terrain géopolitique et interreligieux. Pour le pape, le Dieu de la Bible, contrairement au dieu du coran, est un Dieu de l’alliance, un Dieu ami des hommes. Si dans son discours, Benoît XVI fait remarquer que la théologie judéo-chrétienne bénéficie de l’outil grec de la pensée, c’est pour souligner expressément que la raison entre en ligne de compte dans l’expression de la foi, telle qu’issue de la bible hébraïque. Pour Benoît XVI, il convient de ne pas déshelléniser la réflexion chrétienne, comme il convient de ne pas déjudaïser la foi en amputant sa spiritualité de l’Ancien Testament.

On voit bien pour quels enjeux Benoît XVI a dénoncé une foi qui exclut la raison, tout en montrant les limites d’une raison qui exclurait la foi. Cette réflexion nous indique que le dialogue interreligieux a vraiment plus besoin de lucidité que d’angélisme. Il mérite surtout une réciprocité, élément qui fait souvent défaut, car l’islam sûr de sa vérité, à part quelques exceptions peu représentatives, n’est pas demandeur de dialogue parce que constitutivement il ne reconnaît pas l’altérité. La réflexion de Benoît XVI se poursuit sur le même terrain dans le discours des Bernardins à Paris, en 2008, suite logique du discours de Ratisbonne de 2006. Voici ce que déclarait Benoît XVI exactement un an avant sa visite en France : « Fait aussi partie de l’héritage européen une tradition de pensée pour laquelle un lien substantiel entre foi, vérité et raison est essentiel.

Il s’agit de se demander si la raison est oui ou non au principe de toutes choses et à leur fondement. Il s’agit de se demander si le hasard et la nécessité sont à l’origine de la réalité, si donc la raison est un produit secondaire fortuit de l’irrationnel, et si dans l’océan de l’irrationalité en fin de compte elle n’a aucun sens ou si au contraire ce qui constitue la conviction de fond de la foi chrétienne demeure vrai ». Et le pape ajoute : « Permettez-moi de citer Jürgen Habermas, philosophe juif ». « Par l’autoconscience normative du temps moderne, le christianisme n’a pas été seulement un catalyseur. L’universalisme égalitaire, dont sont nées les idées de liberté et de solidarité, est un héritage immédiat de la justice juive et de l’éthique chrétienne de l’amour. Inchangé dans sa substance, cet héritage a toujours été  de nouveau approprié de façon critique et de nouveau interprété. Jusqu’à aujourd’hui il n’existe pas d’alternative à cela ».

Pour Benoît XVI, les origines de la théologie occidentale et les racines de la culture européenne sont exactement les mêmes. A partir de ce que les moines ont vécu il y a mille ans dans des lieux comme les Bernardins, Benoît XVI invitait son auditoire à analyser la devise monastique ora et labora, prie et travaille. Le moine cherche Dieu dans sa Parole, et c’est là que réside la source des lettres, des arts, de la philosophie et de la théologie. C’est ce qui a construit la civilisation européenne. Autre développement de la culture liée à la Parole : la musique. Art spirituel par excellence, le chant et la musique sont une forme de dialogue avec la Parole de Dieu car la musique fait transparaître par sa beauté l’image de Dieu en l’homme. Les moines ont montré que l’art, fruit du travail, n’est pas un moyen pour l’homme de se créer sans Dieu, mais d’achever avec lui la création en cours.

Le fil rouge de cette réflexion est biblique, aussi le pape insiste-t-il au passage sur la filiation chrétienne vis-à-vis de la tradition juive. Les moines ont hérité des rabbins et des connaisseurs de la Bible la valeur du travail manuel. Sans cette culture du travail combinée avec la culture de l’esprit et du cœur, l’Europe n’existerait pas, et elle se détruirait si elle s’écartait de cet humanisme-là. Et surtout, sans jamais prononcer une seule fois le mot islam, pour éviter les polémiques et les débordements, Benoît XVI a prolongé et renforcé –  dans la marge de son texte – la mise en garde de Ratisbonne : Dans la sunna, il existe un hadith qui avertit : « pas de monachisme en islam ! ». Or, aux Bernardins, le pape met fortement en valeur l’immense apport historique des moines à la civilisation occidentale au cours des siècles. Ils ont défriché les esprits autant que les espaces.

Mahomet avait proscrit la musique et la poésie qu’il détestait, comme faisant obstacle à la parole d’Allah. Or, le pape met en valeur la créativité artistique du chant, de la musique, en lien avec la Parole de Dieu. Il montre aussi toute la richesse de la démarche scientifique qui y puise son élan créateur de connaissance. Les savants islamiques autorisent les commentaires du Coran mais ils en verrouillent l’interprétation. Commenter : oui, interpréter : non ! A ce propos, le pape rappelle que le christianisme – comme le judaïsme dont il est issu – n’est pas une religion du Livre, mais une religion de la Parole vivante. Parole humaine inspirée par Dieu et que l’on peut donc analyser, discuter, interpréter, sans commettre de sacrilège. Ce qui exclut le fondamentalisme littéraliste et ses dérives dangereuses ; belle illustration de la phrase de Paul : « la lettre peut tuer, seul l’Esprit vivifie ! ».



Enfin, on peut dire que Benoît XVI souhaite les échanges interreligieux, mais à la condition expresse que ce soit sur des bases claires ! Sa présentation récuse les clichés politiquement corrects à la mode parlant du judaïsme, du christianisme et de l’islam indistinctement, comme  des religions abrahamiques, des religions du livre, ou l’amalgame indifférencié entre les 3 religions monothéistes… L’idéologie égalitariste et laïque du « toutes les religions se valent » ne tient plus, face à une réflexion de cette profondeur, où la prise en compte clairvoyante du passé nous permet de mieux nous situer pour assumer l’avenir. C’est le défi qu’a magistralement, magnifiquement relevé le pape à Ratisbonne puis à Paris, en guise d’avertissement à notre époque. Il est ainsi une des rares personnalités internationales capables de désigner les menaces réelles et de montrer les voies d’avenir à nos sociétés en crise de valeurs.

Abbé Alain René Arbez

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